Antò (novella)

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C’est toujours l’après-midi qu’ils arrivent. Depuis le fond de la vallée les geais donnent soudain l’alerte, et à la progression de leurs cris on peut suivre celle des fugitifs. Je me hâte alors de les rejoindre. S’ils sont munis de cartes, ils savent sans doute que mon refuge est proche, mais ils auraient peu de chances de le gagner si je ne venais les guider. Ici, plus on touche au but, plus on s’en éloigne. C’est une loi de la Forêt à laquelle nul n’échappe, pas même nous autres Gardiens des refuges : quitter la vallée qui nous accueille nous expose aussi, quoique dans une moindre mesure, au risque de nous égarer. La Forêt s’acharne à nous rappeler que nous sommes avant tout des intrus – ce dont il faut toujours tenir compte. Par ailleurs, concernant cette région les cartes se révèlent vite fausses, les plus détaillées étant même souvent les plus trompeuses. Ici chemins et sentiers se tracent et s’effacent en un clin d’œil, seul le relief est immuable. Mais nombre de cartographes indiquent malgré tout des voies n’ayant jamais existé plus de quelques heures.

Aujourd’hui ils étaient deux, ce qui est assez rare. Le plus souvent, on ne se risque ici que seul. Comme j’allais à leur rencontre, je les ai aperçus en contrebas à la faveur d’un ravin et leur ai crié de m’attendre, mais lui ne voulait en faire qu’à sa tête. Sa compagne en revanche se serait volontiers assise sur une pierre, soulagée de me voir apparaître au-dessus d’eux. Sans égards, il l’a tirée par le bras et elle a dû le suivre. Alors qu’il me suffisait de dévaler un éboulis tout proche, il s’est cru plus malin. Son chemin montait et devait sans doute croiser le mien, aussi a-t-il hâté le pas – je n’avais, moi, qu’à faire demi-tour et guetter leur arrivée. Il lui faudra bien comprendre qu’ici les chemins vont où ils veulent, jamais où on le désire, et se moquent bien de toute logique.

J’ai presque dû courir pour les rattraper. Ils pouvaient rencontrer un sentier qui leur paraîtrait plus propice, et nous risquerions de perdre inutilement notre temps. Je serais contraint à d’innombrables détours tandis qu’eux, à force de s’obstiner à poursuivre, se retrouveraient vite au fond de la vallée, presque à leur point de départ. Caprice courant des pistes qui font mine de mener vers les sommets : monter, par ici, c’est fatalement descendre, ce qu’on découvre toujours trop tard. Lorsque je les ai rejoints elle pleurait. Il m’a gratifié d’un regard sombre et s’est détourné, dans un mouvement plein d’une rage contenue. Les trouver à ce moment précis lui semblait une humiliation supplémentaire – il devrait maintenant se laisser guider, et elle n’avait pas su cacher ses larmes.

Il est des situations où l’on se retrouve incapable de rien dire. Je me suis contenté de leur faire signe de me suivre et me suis mis en chemin. Au bout de quelques dizaines de pas, je me suis rendu compte qu’il n’avait pas bougé. J’ai stoppé net, me suis retourné et l’ai fixé jusqu’à ce qu’il se décide. Il a encore eu un mouvement d’humeur mais a obéi, même s’il lui en coûtait. Mieux vaut ne pas discuter les ordres des Gardiens. Le mien était silencieux, mais clair. Il a fini par obtempérer, sachant qu’il serait préférable de passer la nuit à l’abri. Au moins une nuit. De sa part, je ne pouvais m’attendre à mieux. Il faudrait aviser le moment venu pour le dissuader de repartir. Ou du moins de repartir seul. Car à voir sa mine, j’étais certain qu’il prendrait tôt ou tard cette décision.

À l’approche du refuge, j’ai tourné la tête. Elle avait ralenti, pleine de tout l’épuisement du voyage, et ne semblait pas encore croire qu’elle ne dormirait pas une fois de plus sous les branchages, au milieu des ronces. « Nous arrivons. Ici, vous serez en sécurité. » Premiers mots accueillis d’un sourire terne. Je n’espérais guère plus, car elle était à bout de forces. Lui conservait un mutisme féroce ; il semblait m’en vouloir d’être contraint de me suivre. Pourtant, s’il était décidé à repartir tout de suite, je ne pourrais alors que tenter de le retenir en l’avertissant qu’il est toujours risqué de faire un tel choix. Parvenu sur le seuil, je me suis effacé pour les laisser entrer. Ces deux-là, je le sentais bien, étaient de sang noble. Leurs manières les trahissaient. Si je les traitais avec déférence, ce n’était pourtant pas pour cette raison, même s’ils risquaient de se méprendre : chacun de mes visiteurs a toujours eu droit à de semblables égards.

2 réponses leave one →
  1. 2009 octobre 14
    lise CC lien permanent

    Impeccable, le texte ! et la couverture, qui l’a créée ? j’aime beaucoup !

  2. 2009 octobre 28

    La couverture a été élaborée par mes soins à partir d’une image empruntée sur DeviantArt (avec son accord) à Inthename (http://inthename-stock.deviantart.com/art/Beauty-2-73220991). Je n’ai effectué que de “légères” modifications: je n’avais pas trop envie de dénaturer l’original. Maintenant, il va me falloir songer à insérer les références de mes couvertures dans les fichiers, afin de rendre à César ce qui lui appartient. Dans ma précipitation à mettre tout ça en ligne, j’ai oublié ce point pourtant important.

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