Archive pour la catégorie 'écriture'

09
mai

Antò 2, le retour…

La brume reflue sur le delta.

En voilà, tiens, une première phrase! Mais c’est ainsi que commencera la seconde partie de l’ouvrage. Il est fort curieux qu’une novella vous pousse à l’augmenter de telle sorte qu’elle devienne un roman, mais puisque les dernières pages ouvraient bien des horizons possibles, d’une part, que je me sentais bien installé dans ce petit univers-ci, d’autre part, que Ness ainsi que Jean-Pierre Julhes m’ont signifié que je devais continuer, que certains matins au réveil je pensais aux prolongements possibles de l’œuvre, et ce presque dès l’achèvement du texte actuel, bref pour toutes ces raisons il convenait que je reprenne la plume pour scribouiller la suite.

Donc, je me suis lancé. Première page: c’est fait.

La première page, chez moi, est essentielle. Tant que je n’ai pas quelques mots sur le papier, l’histoire n’est qu’une vague éventualité. Je peux avoir tous les ingrédients nécessaires pour démarrer, tant que la première scène ne se déploie pas en mots, je n’ai rien à quoi me raccrocher. Il me faut une amorce. Après, je n’ai plus à m’inquiéter.

Dans l’écriture, je connais en fait deux temps.

D’abord celui de la rumination d’idées diverses, pas forcément organisées, qu’il faut regrouper, et insérer dans un tissu narratif cohérent ou qui saura l’être le moment venu. La rumination peut prendre plusieurs semaines. Elle est assez exigeante, s’impose à n’importe quel moment, et vous rend distrait.

Ainsi, depuis trois jours je me demandais, pendant que je faisais la vaisselle (que j’égouttais avant de rincer sans passer par la case “lavage”)
a) Mais comment donc s’appelle le frère d’Antò? Car bien que dans le premier volet ledit Antò se soit acharné à ne jamais le nommer (pour des raisons qui figurent dans l’ouvrage)* je me suis laissé penser qu’il conviendrait peut-être de le baptiser. Au cas où.
b) Quel est le nom de la capitale de ce petit royaume imaginaire? Pour ses dignes sujets, il est évident, donc mon Antò peut bien se dispenser de l’utiliser (comme, dans les campagnes, on disait “monter à la ville”, sans préciser que c’était Carcassonne, Amiens, ou Maubeuge, parce que pour tous il était clair qu’on voulait se rendre dans une ville bien précise). Oui, mais pour moi, et encore plus pour le lecteur, cette capitale doit elle aussi avoir un nom. Au cas où? Non, parce que j’en aurai fatalement besoin.

Depuis un peu plus longtemps, j’ai aussi des préoccupations géographiques. Dans ce royaume, où se place le pays de Seneyan? Sur la côte, d’accord, mais plus précisément? Au nord, ou au sud de la capitale? Et ainsi, près, où loin des montagnes de la première partie? D’autre part, quels sont les contours du royaume? Quelles contrées l’entourent? Quelles en sont les villes?

Bon, ça n’a l’air de rien, des questions pareilles. Mais pourtant, à la fin de la première partie Antò quitte la Forêt pour retourner en Seneyan. Même si je fais l’impasse sur le trajet lui-même, j’ai besoin de situer point de départ et point d’arrivée. Au moins pour ne pas avoir à me rendre compte qu’en disant “à l’ouest de tel patelin”, je situe un hameau en pleine mer. Ce serait dommage. Voire gênant. Et je risque d’en avoir besoin pour l’encore hypothétique troisième partie, pour laquelle j’ai déjà des idées (un peu noires).

Le second temps est celui de l’écriture. Clavier ou stylo? Pour Vous Autres, ce merveilleux ouvrage de SF que vous devriez lire de préférence à L’Etoile des Chiens (disponible au même endroit), j’avais foncé sur le clavier. C’était évident que la célérité d’une rédaction à dix doigts (ou six, ça dépend des jours) serait plus pratique voire donnerait de meilleurs résultats. Pour Antò, au contraire, il fallait y aller à la main. S’armer de lenteur, parce que l’histoire s’y prêtait. Et parce que le style se ressent du matériel utilisé, il était de loin préférable que je gribouille plutôt que je tapote. Mais si, je vous jure, si vous rédigez à la main ou au clavier, vous obtiendrez des résultats différents. Pourquoi? Bonne question. Je n’ai toujours pas de réponse, mais c’est comme ça.

Donc, ici aussi, ce sera: à la main. Pas tout à fait mais presque. Explication: j’écris un passage au stylo ou au crayon, je le recopie sur informatique, je l’imprime, je corrige (à la main), corrections reportées sur le fichier, et je poursuis à la main. Voilà qui prend plus de temps sans doute, mais ainsi je m’immerge mieux dans ce que j’écris, et pour un tel texte il est nécessaire d’être le plus possible dedans, sans que ce la porte à oublier de descendre les poubelles. (Dans Vous Autres je m’immergeai aussi, mais parce que je faisais tout pour ne pas cesser d’avancer sans devoir reculer, et le plus vite possible… En fait, je n’avais pas trop le temps d’oublier les épisodes précédents!) A la main, je parviens mieux à peaufiner certains détails, et au clavier, certains détails surgissent qui pourraient même être de trop. Du moins c’est ce que je crois: au stylo, je me concentre sur l’essentiel. Bref, on ne va pas passer l’année sur le sujet.

L’écriture au stylo / crayon a même un autre avantage. Je peux continuer à ruminer tranquillement. Au lieu d’avoir des idées lorsque je suis au pied du mur (Dans Vous Autres, lorsque Priscilla abandonne Ben dans une auberge en pleine cambrousse, je ne savais pas trop comment allait se conclure l’épisode, et il a fallu trouver vite fait ce qui allait s’y passer)** je finis par savoir exactement quel est le déroulement de telle section, et comment va s’enchaîner la suivante.

Ainsi, et je concluerai sur cette pirouette (parce que j’ai le crayon qui s’impatiente, et quand ça s’impatiente trop, ça mord), au début de cette seconde partie, la brume se lève sur le delta, mais je sais déjà que dans la soirée elle reviendra, alors même que je m’apprête seulement à décrire le casse-croûte de midi en bord de plage.***

* Voir rubrique accès libre (téléchargements).

** Je sais, en règle générale, d’où je pars et où je veux aller, avec une ou deux étapes en tête, mais pas le cheminement précis et les autres haltes. Je tiens à me réserver des surprises. Pour Antò, j’ai été plus circonspect. Les idées venaient bien avant que j’en aie besoin, ce qui me permettait de me préparer.

*** Même pas vrai.

Alors, il était une fois…




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