Une petite feuille de style
Faut s’y remettre, hein? Ouais, faut bien. J’ai l’impression de ne pas avoir encore repris pied à Paris, pas moyen de m’y faire, ou bien c’est encore un de ces cauchemars poisseux qui n’en finissent pas et Paris n’est pas cette métropole grouillante où j’ai bien du mal à respirer –je préférerais. Non que je dédaigne la vie citadine, mais ma capacité à endurer l’urbain se heurte à la concentration de population que je suis capable de supporter. Et tout simplement ici, elle est insupportable. En outre, il faut subir une heure de transports alors qu’on est à peine réveillé, galoper jusqu’au bus pour aller sauter dans le métro et s’éjecter en direction d’un RER sale et bondé, puis rebelote dans un ordre différent en fin de journée, avec comme unique perspective de se terrer en son logis exigu (trop tard pour tout le reste, qu’est-ce que vous croyez!). Ça ne donne qu’une envie, se carapater sans demander son reste avant qu’il soit trop tard, foutre le camp et aller humer le matin ailleurs. Doux rêve. Sauf si je trouvais une solution satisfaisante pour le moment utopique. Pour résumer, Paris au jour le jour c’est une plaie. J’ai du mal à croire qu’on puisse y mener une réelle existence. D’abord, il faut le reconnaître, on n’a pas le temps.
Le pire pour un scribouilleux, c’est de ne pas avoir celui d’écrire. Ou, quand on réussit à soutirer à ces implacables journées quelques minutes, d’avoir la tête trop pleine de la lassitude du tumulte urbain pour être capable d’autre chose qu’une hébétude vespérale en attendant l’heure du dodo. Depuis que je suis rentré, je n’ai donc eu comme principales activités qu’une crispation des mâchoires consécutive aux retards systématiques de mes modes de transports obligés et des tentatives désespérées pour me débarrasser d’une exaspération quotidienne qui est revenue à la charge en moins de temps qu’il n’en faut pour écrire cette phrase. Et de littérature, point. Hormis sous forme de lecture (et encore). Pour le reste je me contente de ruminer, de réfléchir, et de me poser pas mal de questions.
Dont celle qui, depuis l’achèvement d’Antò déjà mais plus distinctement sinon plus cruellement depuis cette petite chose qu’est Arithmétique des Limbes, sollicite de ma haute bienveillance que je lui accorde plus qu’une moue laconique: pourquoi y a-t-il une telle différence entre la phrase pensée et celle qui surgit de mes doigts d’engourdi, pourquoi la formulation que je voudrais n’est jamais celle que j’obtiens, pourquoi donc s’opère cette involontaire autocensure stylistique qui me provoque des irritations que je préfère ne pas qualifier pour ne pas tomber dans la grossièreté absolue?
J’ai toujours envie d’écrire autrement sans y parvenir. Je ne dis pas mieux, je dis juste, différemment. D’une façon qui me corresponde plus adéquatement. A partir de laquelle je pourrai mieux faire. Mais est-ce que ce n’est pas une illusion? Ou est-ce que je n’ai pas loupé le coche, il y a déjà longtemps? Est-ce que je n’ai pas déjà touché du doigt puis fui «mon» style? Il y a près de quinze ans, en venant à bout d’Equinoxe, j’avais peut-être presque atteint ce qui aurait pu constituer ce fichu style désiré, ardemment, mais j’ai tourné les talons, lâchement, comme si j’avais regardé dans l’abîme et qu’il valait mieux que je me mette des garde-fou sinon des barrières assez hautes pour que je ne sois plus tenté de renouveler ce genre d’expérience. Sans doute, l’écriture de cette nouvelle avait été pénible, éprouvante, et par contrecoup avait suscité une longue traversée du désert qui avait presque duré dix ans. Mais j’ai toujours estimé qu’il y avait en elle le germe de quelque chose qui aurait pu s’épanouir. D’où, bien qu’à chaque relecture j’en sois mal à l’aise, j’y revienne régulièrement, comme si j’espérais encore découvrir ce qui aurait dû être et n’a jamais vu le jour.
À chaque fois, naturellement, j’espère me tromper, que c’était une impasse, ce qui expliquerait que je n’aie pu que prendre un tout autre chemin, ô combien plus classique. Je sais pourtant que nombreuses sont les phrases qui, spontanément, prennent la tournure d’alors avant de s’assagir au moment de leur écriture. Est-ce que ça ne vaut pas mieux? Je n’en sais rien, quoiqu’il soit évident qu’écrire comme ça revient à restreindre le champ des histoires possibles, la forme contraint le fond alors qu’il faut que ce soit l’inverse. Une écriture spéciale convient à des histoires spéciales, est-ce que j’avais assez d’inspiration spéciale pour continuer comme ça? Pas évident. Plutôt non. Enfin de toute façon comme ça j’étais bloqué, et maintenant je ne vais pas revenir plus de quinze ans en arrière juste parce que j’aurais des regrets d’avoir alors loupé un virage décisif.
Mais il y en a d’autres que j’ai, à mon avis, plutôt bien négocié. Même si l’histoire explose un peu en vol, Vous Autres me paraît d’une écriture assez réussie pour que je me demande si je ne serais pas plus à l’aise dans le genre déconnade alors que je n’ai qu’une envie, me balancer du costaud (histoire sérieuse, sombre, bien ficelée, réfléchie, genre qui porterait à philosopher mais pas trop, du truc où on ne rigolerait pas, en somme).
Ouais, sais pas trop. Sauf que, sans doute, il faudrait débrider la machine et lui laisser pondre les phrases qu’elle veut et me méfier de la tendance classico-ronflante qui me guette. Parce qu’elle guette, je m’en suis bien aperçu, dans sa tenue de camouflage, planquée derrière un platane, prête à abattre sur ma pauvre caboche le redoutable filet de l’académisme. Il va falloir lui faire un croche-pieds avant qu’elle aie eu ma peau. Et je crains que ça ne devienne urgent.


