Des Scories
M’étant octroyé un repos immérité après la rédaction des deux premiers exercices (qui toutefois me laissaient une bonne marge quantitative), j’en suis venu à effleurer une question que tout écriveur s’efforce d’éviter. Et pourtant, il faut bien se la poser au moins une fois dans sa vie (le mieux étant de réitérer régulièrement l’opération).
Si on ne manque jamais de relever qu’un petit millième seulement des manuscrits trouve preneur dans le monde impitoyable de l’édition, afin de s’en plaindre, généralement parce qu’on se sera vu refusée l’ouverture des portes de la gloire, on ne s’interroge pas sur la proportion de nos propres écrits qui est publiable, ou du moins qui pourra être lue sans qu’on puisse craindre d’en tirer honte.
Il faudrait être conscient qu’une bonne part de la scribouillante production dont nous sommes si fiers ne vaut pas un clou. Car le ravissement éprouvé en traçant fiévreusement paragraphe après paragraphe cache l’inéluctabilité d’un entassement de scories au sein desquelles se cacheront quelques perles, nonobstant que toutefois certaines seront en toc.
Être impitoyable envers soi-même et savoir à quel pourcentage de textes valables on peut prétendre est une gageure. Il faut un grand recul avant de s’avouer que, des myriades de signes que notre esprit incandescent nous a poussé à tracer sur des supports divers, juste quelques uns mériteront l’autosatisfaction voire la pérennité livresque. La proportion en est variable selon le talent de chacun. Certains auteurs, doués d’une bien écœurante façon, s’en tireront avec une dose minimale de scories qui seront faciles à cacher. Pour d’autres comme moi, cette quantité pourra se montrer importante et provoquer des crises de doutes qui, mal soignées, seront un frein à l’exubérance littéraire.
La scorie, c’est un terme générique qui recouvre bien des aspects: histoire nulle, histoire mal traitée, style proche d’une notice d’utilisation de sirop contre la toux, et tout ce que vous pourrez imaginer, car la scorie est multiforme, hypermutante, et la plupart du temps envahissante. En effet, un texte qui présente ce défaut-ci risque fort, aussi, de présenter ce défaut-là. Une faiblesse en entraîne une autre jusqu’à l’obtention de ce qu’il faudra bien qualifier de bouse innommable, même s’il nous en coûte de nous infliger un tel jugement. On pourra objecter que je suis bien radical dans ma définition de la scorie. Soit, s’il faut relativiser, je concéderai que la scorie n’est finalement que ce qu’on aura produit de moins bon. Ce qui revient à admettre qu’il peut exister de remarquables scories, et j’en conçois une désagréable amertume. Car les miennes ne seront jamais qu’atroces lignes qui devraient me pousser à me recouvrir d’un sac à patates et à me cacher dans un coin de cave.
Pour évaluer le taux de scories auquel un auteur est condamné (même si par un travail acharné il tente de les éviter, il n’y parviendra pas), et qu’il est bien en peine de lui-même prendre conscience, le Grand Littérateur a inventé un être merveilleux, sans lequel le scribouillard du dimanche et des autres jours ne serait rien: le lecteur.
Le lecteur est une espèce fort curieuse dont la principale occupation est de se nourrir des livres que produit le scribouillard. Sa vitesse d’ingestion d’un ouvrage est généralement inversement proportionnelle au temps passé par l’auteur à le concevoir. La promptitude avec laquelle il va vous cataloguer comme “tocard”, “pas mal”, “intéressant”, “super”, “wouahouuu hyper génial trop bien le top” peut même être encore plus importante. Si le jugement d’un lecteur isolé ne compte pas forcément (surtout si c’est tata Dorothée qui veut vous décerner le Nobel de littérature), celui d’une meute doit donner à réfléchir. Malgré tout elle vaut ce qu’elle vaut: lorsque la meute obéit aux modes et que vous ne vous situez pas dans la tendance du moment, elle choisira peut-être de se faire les dents sur votre exceptionnelle prose (tata Dorothée dixit). Vous aurez malgré tout plus de certitude quant à la valeur de vos écrits si tout le monde s’accorde pour estimer que ça ne vaut pas le tracé de bave que laisse une limace sur un mur.
Il faut rendre grâces au lecteur qui vous met le nez dans vos scories. Il est l’unique moteur valable pour que l’on s’acharne encore et encore à ramper en direction de la perfection, pas nécessairement celle qui porte une majuscule, sachons conserver un minimum d’humilité, mais du moins celle qui signifiera qu’on aura donné le meilleur de soi-même. Comme le moment où on aura atteint cette perfection individuelle ne saurait être détecté que de façon posthume, chers confrères, vous comprendrez qu’il ne faudra pas lâcher le morceau avant votre dernier soupir. Et si un lecteur particulièrement féroce vous affirme que votre meilleur texte était la narration de vos vacances dans le Poitou lorsque vous aviez neuf ans, œuvre exigée par une institutrice farouche un début septembre, surtout ne l’écoutez pas. Même s’il a raison. Voire, surtout s’il a raison. Car demain vous ferez mieux. Un peu mieux. Vous en êtes sûr. Et c’est bien ça qui compte, vous ne croyez pas?

