Intermezzo (andantino)

2009 septembre 8
by Jean-Christophe Heckers

PianissimoIl est un aspect qu’on néglige bien trop souvent, hélas à tort, et dont l’importance est manifeste lorsqu’on s’est penché dessus avec la dose de sérieux qu’il faut.

Lorsqu’on examine la chose littéraire, il est judicieux de noter qu’il y a d’une part l’écrivain et d’autre part le lecteur, on s’en serait certes douté, lesquels sont liés entre eux par ce qu’on nommera, pour l’heure, le livre (mais si vous préférez employer le vocable hibouque, je vous en laisse libre). Ces deux composantes humaines (jusqu’à preuve du contraire) jouent chacune un rôle bien spécifique. Le scribouillard est censé mener par le bout du nez un lecteur tout au long d’une fiction qu’il se sera efforcé de bien ficeler. Le lecteur est en ce qui le concerne chargé de se laisser faire, tout en sachant que ce sont là des billevesées, car il n’est point tout à fait dupe (il doit se contenter de jouer les innocents, sinon ça ne marcherait pas, mais sans aller trop loin).

Jusque là, j’espère qu’on m’aura suivi sans broncher.

L’écrivain peut être génial (c’est rare mais ça arrive) ou médiocre (ce qui est remarquablement courant), et selon le cas il parviendra avec plus ou moins de bonheur à vous faire avaler des couleuvres ou à vous laisser croire que l’Atlantide se situe en fait au Groenland. Il dispose pour ce faire de tout un arsenal de procédés douteux dont l’abus peut parfois virer au ridicule. La construction du récit, la composition des personnages, le style, concourent tous à vous rouler dans la farine, ce dont vous ne vous plaindrez jamais. Après tout, lorsque vous ouvrez un livre, vous convenez implicitement que vous acceptez d’être un tantinet crédule devant toutes ces balivernes.

L’écrivain, producteur de l’historiette dont vous aurez la bonté de vous régaler, est donc le premier responsable de la réussite de l’entreprise. S’il est habile, qu’il sait tremper sa plume dans la bonne encre, et que son imagination débridée ne le pousse pas aux extravagances, il se peut qu’il réussisse à écrire un excellent livre, voire un chef-d’œuvre. Il parviendra de la sorte peut-être à séduire un éditeur, s’il est encore inconnu, suscitant l’admiration d’un comité de lecture qui n’avait pas vu ça depuis le premier choc pétrolier.

Mais le comité de lecture peut se tromper, surtout si le manuscrit n’est examiné que par un de ses membres (tiré au sort pour se taper ce qui est imprimé en Arial taille 8, façon d’économiser du papier qu’il faut décourager: au bout de deux minutes, c’est illisible). Aucun lecteur ne reconnaîtra automatiquement, dans le volume où ses yeux se sont égarés, qu’il s’agit là d’une prose dont la qualité devrait le laisser pantois d’étonnement. Et réciproquement, un roman dont la médiocrité tente de se draper dignement dans des tournures bien choisies et des stéréotypes à peine contournés… ce roman peut fort bien recevoir maints suffrages inespérés.

Car toi, lecteur, dans cette affaire, tu joues un rôle que souvent tu n’imagines même pas. Ne le nie pas, il t’arrive de porter aux nues des imbéciles patents et de dénigrer de nobles proses. Tu sais fort bien faire fausse route, parce que tu auras lu de travers, parce qu’à tel moment tu étais mal luné, ou au contraire dans un état d’euphorie préjudiciable à un jugement raisonné. Et c’est là que je parviens au cœur de mon propos, bien mal amené sans doute mais tu n’imagineras pas combien il m’a été difficile d’éviter tout ce vain préambule (je n’y suis pas parvenu, tu l’auras remarqué).

Le parallèle que je veux ici faire n’est sans doute pas audacieux. Même sans avoir pris la peine de vérifier, je devine que tant d’autres auront déjà exposé des idées semblables que certains soupireront en me lisant. Ce qui ne m’empêchera pas d’aller au bout de mon argumentation, qu’elle soit affligeante ou pas.

Ce parallèle est le suivant: le lecteur d’un livre est dans une position tout à fait semblable à celui de l’exécutant d’une partition jouée en première mondiale (et pour lui tout seul, en exclusivité dans son coquet salon).

Une bonne symphonie mal dirigée peut faire croire qu’il s’agit, tout bonnement, d’une mauvaise symphonie. J’éluderai le cas où l’orchestre est de toute façon exécrable, car il n’est pas pertinent. Je ne dirai même pas que le chef est nul, parce que ce n’est pas nécessairement vrai. Il peut arriver, hélas, qu’il doive faire entendre une musique qui ne lui convient pas du tout, dont il ne parvient pas à percer les secrets, et qu’il interprète donc parfaitement de travers (malgré toute sa bonne volonté). Les tempi seront malmenés (comme ça fait chic d’utiliser le pluriel italien plutôt que d’écrire tempos, je ne me suis point privé de ce menu plaisir), le rythme de la pièce aura du mal à se remettre d’un ralentendo mal placé, et cette insistance à mettre en avant les percussions finira par casser les oreilles à tout le monde (au moment crucial, si on n’entend même plus les cordes, il y a de quoi estimer que ce n’est là que vaine cacophonie).

Une symphonie quelconque pourra en revanche être sauvée par une exécution remarquable. Je ne prendrai qu’un exemple: la douzième de Chostakovitch, sous-titrée «1917» (allez savoir pourquoi), opportunément creuse et d’une pauvreté que compense à peine une orchestration admirable, devient d’une surprenante consistance sous la baguette de Mravinsky. (Noter que je suis un inconditionnel de Chostakovitch, mais que là, on sent bien que c’est de l’œuvre idéologiquement bien propre, et qu’il n’a pas fait beaucoup d’efforts; rien à voir avec la onzième, dite «1905», qui semblerait-il peut autant évoquer la première révolution russe que certains tragiques événements de 1956 en Hongrie – fin de digression).

Toi, lecteur adoré, et moi aussi puisqu’il m’arrive de tourner des pages pas seulement pour le plaisir de les palper, nous sommes dans la position d’un chef d’orchestre qui, venant de découvrir une partition toute fraîche, doit la faire entendre. Du moins qui doit la déchiffrer en décidant comment il devrait la diriger.

Et il arrive que le résultat soit discordant.

L’auteur dispose d’un style d’écriture et d’une manière qui lui est propre de mener une histoire, et le lecteur… d’un style de lecture et d’une manière propre d’accepter ou pas une histoire. Ils ne sont pas forcément compatibles.

L’auteur propose une histoire, qu’il développe dans un contexte élaboré avec soin (espérons-le), avec des personnages dont il s’est gardé de faire des pantins, des décors qui n’auront pas l’air de villages Potemkine, et des rebondissements de l’action judicieux. Le lecteur, parce qu’il ne parvient pas à «rentrer dedans», trouvera que le marbre a des allures de polystyrène, que le héros est bien idiot pour supporter une succession d’événements risibles qu’on pouvait voir arriver de loin (notre lecteur est également d’une perspicacité redoutable), bref qu’il perd son temps. Pis, il trouve qu’un passage enjoué est bien lourd (cuivres en avant et tempo ralenti, alors que ce n’était pas ce qu’avait voulu l’auteur). Il ne comprend pas l’enchaînement des chapitres, ne supporte pas le style qu’il juge fade, s’ennuie, s’ennuie, s’ennuie. Impossible de savoir si son esprit de sacrifice l’incitera à aller jusqu’au bout. Et si oui, il risque de toute manière de bâcler sa lecture.

J’avouerai être dans cette pénible situation lorsqu’on me met du Houellebecq entre les pattes: s’il y a du bon là dedans, je serai incapable de le discerner. Ce que je remarque en revanche, c’est la régularité avec laquelle (par exemple) surgissent des scènes de sexe qui ne font pas avancer grand chose mais permettent de remplir des pages. En outre, je n’arrive pas à me faire à son style. Tout ceci est bien indigeste, voilà à quoi se résume mon interprétation, bien entendu inadéquate. Je ne sais pas lire Houellebecq. Et d’ailleurs je ne tente même pas d’apprendre: au bout de quelques pages je retourne lire Duras (époque «textes maigres», de préférence). S’il y a quelque chose à retirer de cet écrivain, je serai bien en peine de le dire, parce que tout bonnement je ne verrai pas ses aspects intéressants. (Je serais soulagé s’il n’y en avait pas: il apparaîtrait que je l’aurais correctement lu et interprété; je ne peux hélas que craindre que ce ne soit pas le cas – du moins, pas tout à fait).

Plus pénible peut-être serait la situation symétrique. Il arrive qu’on se laisse emporter par une histoire stupide, convenue, avec des personnages qui frôlent le cliché et des décors tout droits sortis d’un guide touristique, mais qui est racontée dans un style particulièrement agréable. On passe un si bon moment qu’on va surévaluer le roman et le recommander à un tas de gens qui, dans les semaines suivantes, vont se gausser de vos préférences littéraires. Mais qu’importe! C’était ce dont on avait besoin à ce moment précis, il n’y a pas de honte à avoir. (Sauf que clamer qu’un petit roman frisant la collection Harlequin mériterait le Goncourt, ce n’était pas très prudent).

Mais revenons plus spécifiquement à notre parallélisme douteux. J’établirais fort volontiers les correspondances suivantes:

Livre

Partition

Première lecture

Déchiffrement

Lectures ultérieures (le cas échéant)

Exécution de la partition

et…

Ecrivain

Compositeur

Lecteur

Exécutant (chef d’orchestre muni d’une baguette et d’un orchestre, pianiste, ou triangle solo, comme vous vous le suggérera votre ego)

correspondances qui, de façon déraisonnable, m’amènent aux réflexions suivantes…

L’auteur propose un texte, et malgré toutes ses précautions il ne peut même pas suggérer comment il faudrait idéalement l’interpréter, quelle serait la juste manière de le lire. La façon dont va vivre le matériau écrit ne dépendra pour une grande part pas de lui, mais des lecteurs qui auront tout loisir de s’approprier ses pages d’une manière qu’il n’aura peut-être pas prévue (voire encore moins voulue). Selon le cas, la lecture est capable d’appauvrir le livre, ou d’y introduire plus qu’il ne contient.

L’auteur sait sans doute (ou imagine savoir) exactement comment il devrait être lu. Mais une fois le livre à portée des multitudes sinon introduit dans chaque foyer, il ne peut (quasiment?) plus rien maîtriser. Il se peut qu’il ne réponde pas aux goûts de la foule (et il n’y a rien de pire que les goûts de la foule, disait déjà Sénèque), ou qu’il ait succombé aux dernières modes. Il se peut qu’il ait été élaboré dans la souffrance quotidienne (à peine deux lignes par jour, c’est du masochisme, surtout s’il a fallu huit heures pour les obtenir), ou bâclé (ça a marché pour les précédents, autant continuer). Quel que soit le cas de figure, écrivain génial, raté, médiocre, surdoué, c’est le lecteur qui a le dernier mot, qui referme le livre et lève ou baisse le pouce, drapé dans la toge douillette de sa supériorité. Ou plutôt la masse des lecteurs, qui se font chacun une idée différente de la façon dont cette musique silencieuse devra être jouée (ou méritera l’oubli immédiat), et qui s’additionnent pour lui donner un sens que l’auteur reconnaîtra peut-être comme étant le bon (s’il est alors sincère ou hypocrite, c’est une autre question). Et tout comme il y a des auteurs extraordinaires, pompeux, brassant du vide, prompts à saisir dans la brièveté d’une phrase des éclats de gemmes (liste partiale et non exhaustive, loin s’en faut), il y a des lecteurs imbus d’eux-mêmes, prudents, timorés, vantards (liste… etc.), il y a de bons et de mauvais lecteurs (d’ailleurs je crains que les auteurs ne fassent pas les meilleurs lecteurs, on se jalouse facilement entre «confrères»).

Et puisque le destin du livre est de tomber entre des mains qui ne seront pas forcément délicates, tout ce que peut faire l’auteur c’est de tenter de s’adresser à ceux qui sauront l’interpréter de la bonne façon (qui peut être la plus rentable). De cibler un public à la hauteur de ses ambitions (pourvu qu’on soit capable de viser juste) et d’oublier les autres. D’abord on s’en fiche. Ceux-là, il faut bien le reconnaître, de toute façon, ce ne sont vraiment que de gros c…

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