Le redoutable invisible

Tiens, vl'a qu'l'autre y raconte encore des...
J’en étais à penser que tout texte porte sa part d’invisible.
Tout texte, songeais-je donc, est immergé dans un contexte et est sous-tendu par un prétexte. Puis je gloussai. Mais l’étalage de truismes étant un de mes plaisirs, je choisis de passer outre les assonances et de réfléchir plus profondément aux conséquences de ces maigres corrélations.
Passons sur le prétexte, autrement dit le déclic à l’origine de l’écrit (choc émotionnel en apercevant Paris Hilton au détour du chemin, souhait subit de postuler au Goncourt, ou toute motivation adéquate).
Et n’envisageons le contexte non comme l’ensemble de tout ce qui environne l’élaboration de la prose, en soi contingent, mais comme le substrat intrinsèque et structurant qui traversera l’œuvre tout en demeurant caché.
Oui, je sais, de temps en temps j’adore les formules creuses.
L’invisible du texte, ce sont toutes les choses auxquelles l’auteur pensera / devra penser, mais qui n’apparaîtront jamais qu’en filigrane voire même sans être écrites. Dit comme ça c’est quand même mieux.
Il faudrait que je clarifie encore.
Si possible.
Et pourquoi pas à partir d’un exemple?
Et pourquoi pas, voyons, à partir d’un fragment de mes travaux en cours ?
Luena[A]. Je répète son prénom en descendant l’allée qui mène à la résidence – fantaisie assez laide qui a pris pour modèle un coquillage dont les valves décalées forment d’une part le toit et d’autre part le soubassement d’une terrasse immense qui touche aux premières dunes. Luena: depuis que l’imagination a libre cours pour les baptêmes, on s’est permis bien pire[B]. D’une main distraite je lisse une dernière fois ma veste qui de toute façon demeurera impeccablement froissée. Un androïde[C] à la figure bleu pâle qui patiente devant la porte s’anime alors que j’approche. Mon visage est détaillé durant une fraction de seconde avant d’être reconnu, puis avec une écœurante obséquiosité il tire vers lui le battant de bronze sculpté – œuvre de la maîtresse des lieux. Avertie de mon arrivée elle m’attend déjà, figure artificiellement radieuse. Il s’agit de charmer d’emblée, même en sachant que je demeurerai insensible.
«Ah! Kreisner», murmure-telle. «Je vous espérais.» Léger sourire, sans doute mi-feint, mi-amusé. Ou cache-t-il autre chose? Allez savoir. Grâce aux médicaments[D], je ne la percerai jamais à jour. Elle saisit mon bras, me guidant au travers des invités, mais m’abandonne presque aussitôt pour d’autres hôtes à choyer. J’aurais sans doute été étonné qu’elle s’attarde, qui sait même: contrarié. Je ne m’en formalise pas, sachant qu’il n’y aura jamais entre nous plus qu’une indifférente superficialité. Elle n’a par ailleurs pas caché, lorsque nous nous sommes rencontré, que nous ne serions pas – et ne serions jamais – de la même caste, me faisant sentir avec subtilité et une légère froideur qu’il conviendrait que je me tienne toujours à distance raisonnable. Nous ne nous connaissons que parce qu’on nous a présentés l’un à l’autre presque par inadvertance. Elle n’a qu’à peine manœuvré pour que nous nous retrouvions en tête-à-tête durant quelques instants lors d’une de ces soirées insipides qui, paraît-il, font le charme du port[E]. J’étais celui qui a toisé l’infini : on a eu vite fait de m’étiqueter, par ici. Dès mon arrivé j’étais devenu une curiosité parmi les curiosités. L’astronaute mutant. Et même, un des derniers astronautes, un des derniers mutants[F]. Objet rare. Pour certains, il fallait absolument le considérer de plus près. Ces riches esthètes ont souvent des tempéraments de collectionneurs. Futiles, malgré tout. Elle n’échappe pas à la règle, et sa petite fierté est sans doute d’avoir été la première à m’avoir abordé.
[A] Personnage clé, artiste chic aux vues louches. Une fois qu’on a posé en quelques mots un caractère, il convient d’en épaissir le contour et de lui donner consistance. Il faut cerner qui est cette Luena, en quoi sa personnalité motive ses actes, en quoi ses actes influent sur l’histoire. L’auteur devra avoir en tête tous les éléments nécessaires même pour une scène où l’intervention du personnage semble minime. Parce qu’en fin de compte, aucun acte d’aucun personnage n’est jamais anodin, surtout dans une fiction où on est contraint de resserrer la narration.
[B] La remarque peut sembler badine, mais l’auteur devra se souvenir qu’il y a derrière un petit troupeau de considérations sociétales futuristes (?) qui traversent toute sa fiction. L’aspect culturel global doit être envisagé, du moins dans ses aspects les plus pertinents. Si on se refuse à aborder une méditation sur les mœurs de cette époque à venir, on risque de louper quelque chose, et ça peut être grave.
[C] Bien qu’ici le côté science-fiction soit atténué, quelques petits éléments rappelleront qu’on est dans un futur pas trop éloigné. Lequel devra être préalablement brossé à grands traits par l’auteur, qui doit savoir dans quoi il navigue. On rejoint le point précédent. Il va falloir faire gaffe à tout: dans telle fiction, on se fait telle idée de l’évolution du monde (en général) et d’un petit morceau de celui-ci (à l’échelle d’un pays ou d’une région). Avec les conséquences qui en découlent fatalement sur l’histoire joyeusement racontée.
[D] et [F] La «mutation» dont est victime le narrateur est un élément décisif. De même pour le traitement imposé pour en combattre les pernicieux effets. L’auteur sera conscient qu’il doit en savoir le plus possible sur cette caractéristique du personnage. Même si ce n’est que pour en montrer quelques aspects.
[E] Même si l’action (ou l’inaction) doit se dérouler en un lieu déterminé et bien circonscrit, laisser déborder son imagination pour voir ce qu’il y a au-delà est nécessaire. Cette ville n’est pas qu’un port. Est-elle grande? A quoi ressemblent ses faubourgs? Il faudra aussi savoir ce qu’on trouve en longeant la côte (lorsqu’on dépasse le quai Félix Lechat, prendre à droite la rue des Fibules; lorsqu’on tombe sur le bistro «Chez Mimile», tourner à gauche: au fond de l’impasse débute le sentier qui mène aux Corniches des Maquereaux et ensuite au phare, d’où on a une belle vue sur les Récifs des Trépassés).
En quelque sorte, le contexte invisible est ce qui donne matière aux décors, personnages et événements, sans être explicité. Certains aspects surgiront ici et là comme des îles. Le lecteur n’aura pas besoin de savoir ce qui se cache sous l’eau, mais l’auteur oui. Ou du moins, il doit s’être assez imprégné de tout un environnement fictif assez soigneusement construit pour que la petite histoire qui y baigne conserve un minimum de cohérence et de crédibilité.
Il faut savoir en montrer assez. Ni trop ni trop peu. Juste fournir la quantité utile d’informations pour que le lecteur ne perde pas pied. Et forcément, il faut envisager beaucoup plus d’informations à fournir qu’il n’en sera utilisé.
Finalement, un texte c’est comme un iceberg.
Le tout est que ce soit l’essentiel qui dépasse.



Intéressant… je vais creuser le reste du blog…
ouf, j’ai eu peur, je n’arrivais plus à trouver les commentaires .. C’est que vous avez fait un remodelage untensif sur le blog !!