Une asperge ça t’évoque quoi?

2009 août 19
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by Jean-Christophe Heckers

Asperge

Lorsqu’on s’en revient de quelques jours de congés, on souhaiterait sans doute, parce que la plume démange, se jeter dare-dare dans un déluge de proses grandioses ou de vers sublimes. Il faut savoir réfréner ses ardeurs, et reprendre ses activités sans brutalité. Surtout lorsqu’on vient d’abandonner durant dix jours un texte en cours de croissance, il convient d’y revenir sans précipitation.

C’est pour cette raison que, frôlant à peine un brouillon frémissant et languide auprès duquel je m’attarderai ultérieurement avec toute l’attention requise, j’ai pris le parti de ne point traiter de littérature. Faire part à autrui de ma surprise toujours renouvelée lorsque après deux jours de marche je vois surgir des ampoules à des endroits inédits présentant trop peu d’intérêt, j’ai cherché à me pencher sur du thème plus subtil. Par bonheur, celui-ci m’attendait de pied ferme.

Certaines questions posées aux moteurs de recherche ont pour amusante conséquence d’expédier «chez moi»le quidam en quête de vérité. Ainsi, celle qui me fournit le titre de ce doux billet m’aura valu deux visites. Deux seulement, et le même jour. J’imagine qu’on aura voulu vérifier qu’il n’y avait rien par ici qui méritât de s’arrêter alors qu’on était parti dans une quête des plus essentielles. Pour le cas où la question se poserait de nouveau, avec le même résultat, et pour m’assurer éventuellement un plus grand succès auprès d’internautes manifestement avides de connaissances, il m’a paru judicieux de me saisir de ce sujet dont la gravité et le sérieux ne sauraient être sous-estimés.

Que peut bien m’évoquer une asperge?

Une rude réflexion aura été nécessaire pour extirper des tréfonds de ma conscience quelques éléments de réponse aptes à satisfaire l’insatiable curiosité de mes contemporains. Quant aux résultats d’un sondage effectué dans mon inconscient, je préférerais ne pas en parler si je ne m’étais convaincu d’être franc, honnête, en tout cas assez pour avouer l’inavouable jusqu’au point où celui-ci serait amené à devenir scabreux. Ayant toutefois résolu de descendre vers les tréfonds de la vulgarité, je laisserai peut-être bien s’exprimer plus qu’il serait raisonnable les résidus de ma cervelle qui – faut-il le dire ? – attendent depuis bien longtemps que je laisse échapper un petit lot de grossièretés.

J’aurais bien du mal à ne pas admettre que le mot asperge me renvoie à l’image que m’offre le miroir: je suis une grande tige dont la minceur froisse la susceptibilité de mon narcissisme. Ce sont surtout les jambes qui posent problème, extrémités un poil trop longues, manquant de viande, avec des genoux mal fichus. Du côté des bras aussi, il y a surtout de l’os à ronger, et ce genre de remarques concernant les membres supérieurs et inférieurs devrait m’inciter à agir pour les développer un peu. J’ai toutefois acquis la douloureuse certitude que les activités sportives et moi-même serons en plein désaccord jusqu’à la fin des temps. Et d’autre part, quoi que j’aie jamais tenté pour accroître le volume de chair dont je suis doté, je n’ai jamais réussi qu’à prendre quelques milligrammes promis à la disparition dès que surgissent les chaleurs estivales. Quelques exercices quotidiens de musculation ne pourraient-ils pas être tentés? Certes. Envisageons donc l’hypothèse que je vienne à m’y adonner, avec mesure et retenue.

Pour oublier que je serais en train de mouvoir de stupides haltères, parce que j’aurais bien l’impression de gâcher un temps précieux, il faudrait qu’au même moment je pratique une activité intellectuellement plus prenante. Le choix est limité, puisqu’il serait difficile de parcourir la Critique de la Raison pure, de rédiger un mémoire sur la culture du petit pois en milieu désertique, de faire la vaisselle(1), ou de repasser les chemises(2) – activité que je ne pratique jamais, ayant presque réussi à me passer de ce genre de vêtements, sous le motif que, justement, il fallait les martyriser sous une semelle métallique brûlante pour qu’ils acquièrent un minimum de dignité. Pour ne pas avoir à l’esprit que je serais lancé dans une entreprise stérile visant à transpirer sans joie pour un résultat dérisoire, je pourrais m’adonner aux délices des contemplations télévisuelles, mais rien que cette idée m’épuise. Je ne puis que cesser de me lamenter et d’envisager que je pourrais obtenir des biceps comme ça, des cuisses confortables, et pourquoi pas un petit cul bien rond, bref un physique qui me permette de me trimballer en short sur les plages en suscitant des jalousies et des regards concupiscents.

De toute façon, ça fait bien vingt ans que j’ai renoncé à ce genre de rêve. Et depuis longtemps, pour des raisons éminemment esthétiques, je préfère n’arborer que des pantalons qui ne laisseront pas entrevoir les baguettes au bout desquelles sont fixés des pieds d’envergure bien pratique pour m’assurer une stabilité relative. Asperge j’étais, asperge je reste et resterai. Presque fier de l’être malgré ce que je peux dire. C’est que ça vaut toujours mieux que d’arborer un petit ventre. Lequel a le bon goût de se faire attendre. Et d’abord, un petit ventre sur une asperge, ça friserait le ridicule total.

L’asperge m’évoque ensuite, comme il se doit, ce comestible subtil d’apparence phallique dont la mollesse s’accompagne volontiers d’une sauce qui en relèvera la saveur. Une asperge seule suscitera un enthousiasme modéré, ce qui est l’injuste conséquence de sa nature gustative qui confine à la fadeur que seule l’endive pourra lui envier(3).

La question de savoir si on apprécie l’asperge pour elle-même ou pour la substance dans laquelle on la traîne avant de la croquer ne se pose donc, à mes yeux, même pas. L’accompagnement prime.

Plus problématique est cette apparence plutôt louche de verge certes turgescente mais bien peu rigide à laquelle on songe si peu en plongeant l’asperge dans la sauce avant, toujours en n’y pensant surtout pas, d’effectuer un bref simulacre de fellation qui tourne court puisqu’on s’empresse de croquer le délicat bourgeon en haut de la tige. Il faut avoir l’esprit bien pervers pour faire certains rapprochements tels que ceux-ci, et force m’est de constater que le mien est assez mal tourné pour s’être précipité sur l’interprétation scabreuse. Mais quand même, l’asperge fait tout pour se voir décerner une médaille en matière de perversité.

Avant de protester que le fier légume ne mérite pas tant d’ignominie, faites un détour sur cette succession de définitions. Et notez que le plus long article qui lui est consacré est finalement fort peu flatteur: l’asperge serait-elle dévolue au péjoratif argot populaire? Mais ce n’est pas pour cela que je la dédaigne, c’est juste que l’asperge généralement m’indiffère. Sauf en velouté, ce qui d’ailleurs la fait échapper à la moindre connotation. Sauf si vous y tenez vraiment, mais alors je ne peux plus rien pour vous.

(1)(2) Ce ne sont pas des activités intellectuelles? Ah! Pardonnez ma méprise, alors…

(3) Pierre Desproges nous ayant laissé une remarquable étude sur l’endive, c’est vers lui qu’il faudra se tourner pour en apprendre plus.

Une réponse leave one →
  1. 2009 août 29

    AHAHA!! j’ai trouvé ce texte vraiment drôle et bien écrit! ce blog me plait de plus en plus! Bravo! Du style, du punch, de l’auto-ironie… ça fait du bien!

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