Requiem pour des Groles
Presque la mort dans l’âme, j’ai balancé à la poubelle des chaussures qui m’accompagnaient depuis un an. Elles avaient commencé par se faire tremper lors d’une traversée de la Forêt-Noire, déteignant tout au long du trajet sans avoir jamais le temps de sécher. Plus tard, elles ont connu l’insigne privilège de parcourir le nord du Chili, foulant les rivages du Pacifique puis s’étonnant de parcourir des chemins avoisinant les 4000m d’altitude. Le temps a depuis eu raison des semelles. Elles se sont retrouvées craquelées, trouées, amincies par l’usure jusqu’à ce qu’il n’en reste quasiment plus rien. Le reste ne valait plus guère mieux: le cuir avait fini par s’entrouvrir du côté du talon, et l’intérieur ne ressemblait plus à grand chose. Mais quand même. Elles auront tenu un an. J’en ai connu de bien moins résistantes.
Il a fallu me résoudre à les abandonner lâchement. J’ai commencé par leur chercher des remplaçantes. Deux ans durant j’ai eu le même modèle, disponible à deux pas de chez moi, et j’en aurais eu une troisième paire s’il en était resté en stock. Hélas non. Aussi ai-je dû partir en quête. C’est que je suis difficile. Il me faut des godillots montants proches de la chaussure de randonnée, qui tiennent bien tout ce qu’il y a à tenir, et surtout qui s’accommodent sans rechigner tant au bitume parisien qu’aux sentiers les plus caillouteux. Moins facile à trouver que je le voudrais, d’autant que la mode n’est pas vraiment aux écrase-merde. Mais je me suis acharné jusqu’à dénicher le nécessaire. Du 4×4 pour les pieds. Mais sobre.
Celles-ci sont marron foncé. Bon, j’aurais préféré du noir parce que j’avais pris mes habitudes, mais quand on n’a plus le choix on fait avec. Et puis là, ça va, c’est la couleur à laquelle j’étais jadis accoutumé. Donc, j’ai sauté sur la boîte comme Indiana Jones tombant sur l’Arche d’Alliance, et j’ai ramené mon butin avec soulagement. Lequel a dû faire preuve de patience avant de savoir si mes panards allaient lui plaire. Je n’arrivais pas à me résoudre à me séparer de mes anciennes pompes. Elles ont eu droit à une dernière randonnée, puis à une bonne semaine de sursis, le temps suffisant pour perdre encore ce qui restait de la semelle jusqu’à ce que ce soit franchement inacceptable.
Et en guise d’adieu, la chute dans une immense poubelle verte. Je n’étais pas très fier, parce que je finis souvent par éprouver un certain attachement envers ce qui me sert à me déplacer. Surtout parce qu’on partage pas mal de souvenirs de voyages. C’est peut-être idiot, mais je me souviens très bien avec quelles chaussures j’ai fait le tour de l’Islande (en piteux état avant de partir, elles étaient revenues complètement ruinées), autant que je me souviens des endroits que nous avons traversé ensemble. De même je me souviens de celles qui m’accompagnèrent dans une traversée canadienne de Winnipeg à Toronto (arborant un petit trou sur le dessus, causé dès le début du périple par un bout de bois perfide qui m’avait attaqué sournoisement alors que je passais un barrage de castors).
Bon, c’est comme ça. Il y en a bien qui se remémorent avec émotion leurs anciennes voitures, alors je ne vais pas me mettre à avoir honte. Tout ce que je peux dire, c’est qu’en nouant des lacets encore neufs et innocents, j’ai pensé que ces toutes nouvelles chaussures allaient en baver, comme les précédentes, et qu’au terme de leur existence elles ne pourraient certainement pas se plaindre de ne pas avoir vu du pays. Il ne leur reste plus qu’à tenir le temps suffisant pour accumuler autant, sinon plus, de voyages que les précédentes. C’est un défi que je leur ai proposé ce matin, juste avant de commencer à leur faire découvrir les alentours. Et ma foi, je crois bien qu’elles sont encore en train de réfléchir à l’opportunité de dépasser en longévité toutes celles qui ont jusque là fréquenté mes orteils.



Mais les chaussures sont une choses centrale dans la vie d’une personne… sans chaussures point de balade (du moins en ville, si l’on veut conserver ces pieds…)…
personnellement, je suis une fanatique des Docs Martins pour la ville et des chaussures de marches Aigle pour la campagne, et rien ne pourra me faire changer de pompes… quitte à aller me racheter mes Docs made in GB tous les deux ans en GB…
Bref, encore une fois un post que j’aime beaucoup!