En orbite autour d’un cachet d’aspirine
Tout le problème dans un texte de SF, c’est que si on le fonde sur certaines notions scientifiques qu’on ne maîtrise pas, on peut très vite tomber dans le ridicule absolu, parce qu’on mélange tout et qu’on appréhende à peine la signification de concepts utilisés à tort et à travers. Quiconque aura une petite culture scientifique ricanera, quant aux plus incultes que soi, ils pourraient prendre pour argent comptant certaines des élucubrations proposées (résultat qu’il est préférable d’éviter). Il faut donc impérativement, lorsqu’on veut titiller certains domaines de choix, se documenter solidement et repérer l’horizon au-delà duquel il vaudra mieux ne pas s’aventurer (donc être lucide sur son seuil d’incompétence; le mien est tout proche, ce qui me perturbe un peu).
Personnellement, j’estime qu’il faut être extrêmement prudent et étudier sous toutes les coutures l’idée qui soudain vient secouer la torpeur de son inspiration. Il faut en découvrir et les forces et les faiblesses (surtout les faiblesses, pour savoir comment les maquiller afin que personne ne les remarque)*, suivre tout l’enchaînement logique qui permettra de justifier sa plausibilité (et sa crédibilité), bref tout faire pour savoir si elle est exploitable ou pas. Plus l’idée est folle plus il faut être impitoyable à son endroit. Quitte même à l’abandonner si l’analyse montre que, déployée au sein d’une fiction amoureusement élaborée, elle ne survivra jamais à la moindre bétalecture un tantinet attentive (d’ailleurs si elle ne l’est pas, c’est qu’on a confié son texte à tata Solange qui trouvera forcément que c’est pas mal).
Ce qui n’empêche pas que j’ai parfois tendance à ne même pas respecter ce principe. Horreur!
C’est ainsi que je suis peu à peu en train de dissoudre une novella pourtant bien partie. Il y a deux semaines, elle faisait déjà dans les cinquante-mille signes. Pour avoir mis le nez dans des ouvrages détestables avec plein de formules incompréhensibles, puis par dépit dans des ouvrages plus digestes destinés aux ignares, j’ai dû reconnaître que j’élucubrais avec une telle force que ça ne tenait plus debout. Chez moi il y avait des cordes qui faisaient des nœuds partout, eu égard à une théorie en vogue, mais il y avait aussi du paradoxe EPR, tout plein d’univers que j’empilais sauvagement dans le désordre, et autres considérations qui dans mon idée se tenaient, mais dans mon idée seulement. Et cette idée, j’avais eu le bon goût de vouloir l’enrober d’un appareil théorisant qui, en l’occurrence, devait s’avérer être un obstacle infranchissable. De quoi me donner un sacré mal de crâne, alors que ça ne valait pas la peine.
L’édifice conceptuel ne pouvait pas tenir debout pour plusieurs raisons:
- je confondais tout;
- je ne comprenais pas grand-chose (gros euphémisme);
- et je me permettais d’extrapoler sans vergogne sans prendre en considération la pertinence élémentaire des dites extrapolations.
Depuis que je me suis rendu compte que je me fourvoyais avec une coupable allégresse, j’ai commencé à retrancher du texte tout ce qui ne pouvait pas aller et n’irait jamais.
Le texte a donc rétréci des deux tiers, ce qui est énorme quand on est en phase de premier jet, et décourage un tantinet. D’où que depuis quelques jours, je n’arrive pas à grand chose. A faire la moue oui, à poursuivre, pas trop. mais qu’importe, l’écriture est une affaire d’acharnement obstiné. J’y arriverai quand même.
J’ai désormais réduit mes préoccupations à l’essentiel, le côté humain (trop humain) de mon histoire, ne gardant à l’esprit que deux composantes conceptuelles “simples” qui seront seules pertinentes pour son déroulement. Je n’avais de toute façon pas besoin du reste, sinon pour m’embourber.
Conclusion?
Il est bien inutile de faire compliqué quand on peut faire simple, même en science-fiction. A condition toutefois que la simplicité obtenue l’ait été au prix d’une réflexion poussée dans ses derniers retranchements, qui aura permis de débroussailler tout ce qui méritait de l’être. Une idée peut être mauvaise… parce qu’elle était mauvaise. Si par exemple on ne pourra jamais lui appliquer que l’adjectif “invraisemblable”, il convient de ne pas s’attarder. D’autant qu’on a sans doute tout un troupeau de mauvaises idées qui attendent leur tour! Plus grave, une bonne idée peut être rendue mauvaise… parce qu’on l’a étirée et malmenée de la pire façon. C’est pourquoi il faut y revenir sans cesse, avant même d’avoir entamé l’écriture, jusqu’à ce qu’elle soit plausible, crédible, cohérente. Ce n’est qu’alors qu’on pourra en faire quelque chose. Et choisir le bon angle sous lequel aborder l’idée que l’on caresse. Mais ça, c’est une toute autre affaire.

* Ne surtout pas tenir compte du conseil entre parenthèses, c’est n’importe quoi!


