De la non résistance des matériaux

2009 février 7
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by Jean-Christophe Heckers

Laissez faire les muses, tiens. La belle affaire. Et que ça vous souffle l’inspiration dans les esgourdes sans préambule, sans vous demander votre avis, rien de rien. Débrouillez-vous ensuite. Elles ont d’autres chats à fouetter, alors juste un petit sourire en coin et elles se sauvent après livraison de la camelote, si ça vous plaît pas c’est pareil faudra faire avec. Les garces. Mais je les aime bien quand même. D’ailleurs, pas trop le choix. Si je leur fais la gueule, je ne donne pas cher de mes prétentions littéraires. Limitées certes. Mais quand même.

L’inspiration, il y a intérêt à s’en méfier. Des fois, c’est pire que la peste. Ou pire qu’un chien fou. Si c’est pas tenu en laisse ça se met bientôt à folâtrer dans tous les recoins, ça vous balance les idées en vrac, n’importe lesquelles bien entendu. Vous vous retrouvez à raconter les pires inepties qui soient, ça tient parfois encore la route ou presque mais niveau crédibilité mieux vaut ne pas y penser, et pour ce qui est de la cohérence de toute façon elle va finir tôt ou tard par tomber en petits morceaux comme un mur pourri. Manque de bol c’était un mur porteur et voilà la baraque par terre. Reste pas grand chose dans les gravats.

Surtout quand c’est un immeuble, pardon un roman, on ne peut pas se permettre de négliger les lois de l’architecture, les contraintes mécaniques, et un minimum d’exigence esthétique. On arrivera bien à empiler des briques jusqu’au deuxième étage, mais à partir du troisième les choses vont se gâter, les lézardes apparaissent, on n’y fait pas gaffe, et quand fièrement on pose la dernière tuile sur le toit (ou le dernier n’importe quoi de l’édifice), c’est déjà fichu. Pas la peine de fignoler les finitions, de polir le marbre des escaliers (si on a des goûts de luxe), de choisir la couleur des peintures. Tout a déjà foutu le camp. Le temps qu’on redescende contempler le résultat de plus loin, c’est déjà une ruine. Présentable de là à là, ouais, surtout si on se met sous le bon angle. Mais le reste, ma foi, c’était bien la peine de décider qu’au sixième il y aurait un grand balcon, puisque de balcon il n’y a plus étant donné que l’étage s’est effondré gentiment. Et le cinquième aussi. Bref, jusqu’au troisième il ne reste plus rien, et le troisième ma foi il ne se porte pas si bien que ça. Bien: on aurait dû se dire que c’était prévisible, construire sans plan ce n’est jamais une bonne idée, mais les muses avaient souri de telle sorte qu’on avait cru dur comme fer que tout se passerait bien. Des clous, oui.

Pas pareil pour la nouvelle. La concision de la chose ne requiert pas de se demander si ça va tenir debout quand on en sera arrivé à se demander s’il faut un petit escalier pour descendre dans le jardin ou une sorte de rampe sinueuse qui ferait quand même assez joli entre des massifs de petits résineux. Après tout on le sait très vite, si l’histoire est bonne ou pas. Et il n’y a qu’un niveau à construire. Guère plus (il y aura peut-être un étage, au-delà il faudra considérer sérieusement qu’on aborde la novella, et c’est déjà une autre paire de manches).  La nouvelle c’est de la baraque de plein pied. Qu’on fasse une erreur de construction et ça vous retombe tout de suite sur le coin de la tronche. La nouvelle ça ne pardonne rien. Rien du tout. Mais au moins, ce n’est pas six mois plus tard qu’on saura que ça allait se casser la figure. Il suffit d’une semaine, et même souvent bien moins, pour avoir la certitude que même en rajoutant des poutres en acier spécial super résistant mais léger à la fois qui permettront de tout faire tenir, ça ressemblera de toute façon à une cabane mal rafistolée digne d’un bidonville. Personne n’en voudra. Inhabitable. Tu peux démonter ton machin, mec, il y aura sans doute des bouts à récupérer, mais sinon oublie. Quand c’est mauvais c’est mauvais, le style serait-il grandiose à couper le souffle.

A moins d’avoir plaisir à planter des tours de Pise sans fondations, donc d’être pourvu d’une réserve conséquente de connerie, il va falloir apprendre à gribouiller ses idées, à les soumettre à différents tests, à ne pas monter son roman sans l’avoir pourvu d’une charpente, et à voir jusqu’à quelle hauteur on va pouvoir arriver sans que ça finisse dans un petit nuage de poussière. Bon, maintenant que j’ai exposé tout ça, je peux l’avouer, je dois être un abruti complet puisque de la tour de Pise j’en ai fait deux, content du résultat en plus, même quand il devenait visible que l’inclinaison était telle que la durée de survie de mes monuments ne dépasserait pas quelques semaines. Il faut croire que j’apprends bien lentement, puisque je me rends seulement compte de la somme de travail à abattre pour que je parvienne un jour à produire du roman qui soit digne de ce nom. Et aussi, que j’ai regardé mes trucs en penchant la tête comme ça, histoire de ne me rendre compte de rien. Jusqu’à en avoir un torticolis.

mag09

Muses refilant des pommes pourries à un auteur particulièrement réceptif aux bonnes blagues qu'elles s'échangent ce faisant, tout en sachant rester impassibles quel tour de force vraiment.

Une réponse leave one →
  1. 2009 juin 5
    lise CC lien permanent

    je me régale !

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