Comment rater son roman?

2009 février 1
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by Jean-Christophe Heckers

kyrsundeviantartcom_miracle-110407534Pour avoir demandé à son moteur de recherche favori “qu’est-ce qu’un roman publiable?”, quelqu’un est il y a quelques jours passé sur ce blog, et je doute fort qu’il y ait trouvé de quoi le satisfaire. Primo, mes romans n’étant pas publiables, ils ne peuvent vraiment pas servir d’exemples pertinents. Secundo, de toute façon, un roman publiable, je ne sais toujours pas ce que c’est. Mais je peux toujours tenter, en vertu de ma maigre expérience en matière de refus, de définir les contours de ce qui peut vous faire envoyer paître par les éditeurs. Et ce, avec raison.

La meilleure façon de n’être point publiable est d’envoyer un texte manuscrit. C’est devenu une évidence depuis qu’il existe des machines à écrire, le papier carbone, la multiplication des photocopieurs et enfin, cerise sur le gâteau, tout cet attirail informatique dont les performances désormais laissent pantois (surtout quand ça plante inopinément) qui permet une belle mise en page et des tirages confortables sur quelque imprimante docile. Inutile d’envoyer un volume péniblement recopié à la main (et relié on ne saura trop comment, voire pas relié du tout), il fera automatiquement l’expérience d’un fatal plongeon dans la corbeille à papier, l’auteur serait-il doté de la plus élégante écriture qui soit. Inutile de préciser que je n’ai jamais tenté ce genre d’aventure (et puis j’écris comme un cochon).

De nos jours, le plus simple est donc de commencer par truffer la chose de fautes. Grammaire, orthographe, ponctuation hasardeuse… tout sera bon! Mais certains ne sont hélas pas doués pour rendre leur tapuscrit de la sorte illisible. Il faudra trouver une meilleure solution.

Mettons que le candidat aux refus en masse soit doué de la plume. Son style est remarquable, il place les virgules bien là où il faut, et ses dialogues ont une incomparable saveur. Il est déjà dans une délicate disposition: les comités de lecture risqueraient d’apprécier, ce qu’il ne veut manifestement pas, sa collection de refus en dépend. Que faire?

Les possibilités restent nombreuses. On peut très bien s’en sortir même en écrivant comme un dieu, et ça ne requiert finalement que peu d’aptitudes.

Voire d’une seule: ne pas être fichu de créer ou de mener correctement une histoire solide. Et de ce côté-là, je sais de quoi je parle.

Cette histoire sera anémique, ou au contraire s’éparpillera sans honte dans des directions tout à fait curieuses. Anémique, elle pourra être résumée en deux lignes qui démontreront à elles seules l’inanité de l’étaler sur deux-cent pages. Il sera donc nécessaire de délayer jusqu’à ce que l’indigent propos soit complètement noyé, de telle sorte qu’on naviguera en plein brouillard sans pouvoir discerner tenants et aboutissants de cette délicieuse accumulation de feuillets. Tout lecteur sera en mesure de trouver qu’il perd son temps, et pourra raisonnablement renvoyer le tome premier des non-aventures de Gertrude (charcutière de son état) à la face de l’auteur, qui aura eu toute satisfaction (son refus, rappelons-le, il le voulait).

Riche, trop riche et éparpillée, elle aura intérêt malgré tout à rester un tantinet centrée sur quelque chose; il faut quand même que la lecture se poursuive sur quelques dizaines de pages avant que le comité de lecture jette l’éponge, sinon ce n’est pas drôle et pire, ce n’est pas du jeu. Attendre quelques dizaines de pages avant que tout parte en vrille, je sais si bien faire que c’est même devenu un de mes sports préférés. Bon, L’Etoile des Chiens s’égare dès le chapitre 4 alors qu’on n’en est qu’au cinquième du bouquin, Vous Autres attend d’en être à la moitié pour commencer à déraper (et sérieusement). Dans le premier cas, de toute façon, on change presque d’histoire (en tout cas, de genre) par deux fois. Dans le second, je ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai perdu le contrôle à un certain moment, et je ne m’en suis jamais rendu compte. Mais avec quelques efforts, je pourrais au moins en faire quelque chose qui tienne enfin la route. (Ces quelques efforts viseraient à reprendre toute la seconde moitié, mais passons).

Si vous voulez vous retrouver dans le fossé, et avec une pile de refus comme ça, au moins, faites donc comme moi: négligez tout travail “scénaristique” préalable, fiez-vous à votre inspiration, laissez la bride sur le cou de votre imagination. Votre roman aura bien des chances de suivre un parcours erratique et, au lieu de se terminer comme prévu, finira dans une apothéose de n’importe quoi, très loin des objectifs que vous vous étiez fixés, sachant malgré tout qu’ils ne seraient pas respectés.

Maintenant, on peut trouver plaisir à pondre un roman sans aucune préparation, en “travaillant” à l’instinct, mais ça ne durera sans doute pas toute la vie. Un jour ou l’autre, on va songer que tout de même on aimerait disposer de textes publiables. Les ennuis vont alors commencer, puisqu’il va falloir changer de stratégie, de méthode, et s’exercer à épeler le mot rigueur sans prononcer les lettres qui composent celui de foutoir. Ce sera une belle remise en question, d’autant qu’on va commencer à douter de ses aptitudes créatrices, ce qui pourrait provoquer un blocage général du système.

J’avouerai que j’en suis là. Le travail préalable sur une histoire destinée à nourrir un roman, ma foi, je ne sais pas comment l’aborder. Je ne sais pas plus si je suis en mesure de construire des histoires convaincantes qui tiendront la route sur deux-cent, trois-cent pages… Raison supplémentaire pour m’en tenir, provisoirement du moins, à l’écriture de nouvelles. Quoique les répercussions de toutes les interrogations relatives à l’écriture d’un roman digne de ce nom s’y fassent également sentir. D’où que je navigue entre plusieurs brouillons, entre plusieurs ébauches, entre plusieurs idées, sans vraiment réussir à dégager quoi que ce soit qui me satisfasse aussi pleinement que je le voudrais. Alors il va quand même falloir faire des choix. Ou, au pire, tirer au sort un des brouillons et mettre de côté les autres. Mais ce serait quand même comme jouer au loto: je sens bien que je risquerais de perdre à coup sûr. Mauvaise solution, donc. Reste à choisir le plus prometteur, à m’y atteler avec le plus grand sérieux sans lorgner sur ses petits camarades. Ecrire une histoire A. Puis examiner l’histoire B, la juger digne ou pas d’exister. Et ainsi de suite. Comme je l’avais envisagé il y a quelques jours. Il n’y a pas d’échappatoire. J’ai plusieurs idées, parfois parallèles, parfois discordantes. Qu’elles soient mises sur le papier, sous forme de simple trame ou de nouvelle complète, et on comptera plus tard les survivantes. Et surtout qu’on arrêt de tergiverser, hein, parce que les jours passent.

 

5 réponses leave one →
  1. 2009 mars 15

    Je suis pliée de rire ô_ô
    Si avec ça vous n’avez pas matière à écrire un roman… c’est que vraiment vous le faites exprès.

  2. 2009 mars 16

    Ma foi, je ne suis pas tenté par ce genre de narration. D’ailleurs, si je ratais mon roman portant sur le ratage d’un roman, j’aurais l’air fin, tiens!

  3. 2009 mars 17

    Il vous reste votre talent et votre humour, c’est tout ce dont vous avez besoin ;-)

  4. 2009 octobre 22
    Pascal Mullon lien permanent

    Trop bon, comme disent les djeun’s… Si je puis me permettre, j’ajouterais juste une chose : pour n’être pas publiable, confondre les genres… Ecrire un truc qui ne se laisse pas classer, dont le genre est multiple, entre deux… En effet, beaucoup d’éditeurs ne s’intéressent qu’à un nombre limité de genres. Si on s’y est bien pris, rien qu’au moment de faire la liste des maisons à qui on compte envoyer le bébé, on sentira déjà que c’est mal barré… (Personnellement la dernière liste en date comportait trois éditeurs et demi).
    L’idéal bien sûr est de se tromper carrément (mais sans le faire exprès) de maison d’édition… envoyer un essai sur Digénis Akritas aux éditions Arlequin, par exemple.
    Je vous assure que ça marche très bien…

  5. 2009 octobre 28

    Confondre les genres, être inclassable, ou à genre multiple, ça marche peut-être moins depuis qu’ont été mises en avant les “transfictions”. Mais c’est encore à n’en point douter un obstacle sérieux à la publication. Quant à se tromper d’éditeur, il faut que ce soit systématique (et systématiquement de bonne foi). Exploit dont on pourra être bien fier. Du moins s’il n’y a pas soupçon de tricherie (envoyer sciemment ses aphorismes métaphysiques à Bragelonne risquerait de couler la réputation de l’auteur).

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