Marianne & Romain (conte de Noël)
Contribution à un petit défi lancé il y a deux ans sur OverBlog, avec règles imposées (prénoms, caractéristiques des personnages…), je considérais depuis quelques mois ce texte comme perdu. Mais il dormait paisiblement dans l’archive zip regroupant (presque en totalité) les pages produites avant que je ne passe sous WordPress. Trop heureux de le retrouver, j’ai décidé d’en faire le conte de Noël 2008. Je n’ai certes pas voulu le brusquer. Quelques corrections ici et là, une légère adaptation, et le voilà prêt pour une résurrection. Il vaut ce qu’il vaut: c’était un exercice, et je n’ai pas passé trop de temps à le peaufiner (une journée en tout aura été consacrée à son élaboration). Voici donc, faute de mieux (ou pour vous préserver du pire), ce qui n’est certes pas une nouveauté mais m’aura permis d’éviter d’aller jusqu’au bout d’une tiède atrocité que je tiendrai au secret jusqu’à la fin des temps (à moins que je veuille en faire un contre-exemple)..
Marianne était éveillée depuis longtemps lorsqu’elle entendit le réveil annoncer qu’il était sept heures. Elle grommela et se tourna lourdement sur le côté, désirant rester quelques instants encore sous la couette. Mais pour quoi faire ? Il valait mieux se lever. Elle posa les pieds sur le carrelage froid. Quel jour était-ce ? Ah ! mardi… Encore deux jours et ce serait Noël, première des deux détestables fêtes de fin d’année, qu’elle passait systématiquement seule - elle avait même fini par se persuader qu’elle était plus heureuse ainsi. Elle secoua la tête, alluma la radio et prit un petit déjeuner succinct : deux biscottes trempées dans un café à peine sucré. Elle fit ensuite une brève toilette, s’habilla sans cérémonie et fit mine de se coiffer. Ce serait bien suffisant comme ça, et elle avait déjà sans s’en apercevoir perdu bien assez de temps.
Enfilant son long manteau gris, elle saisit son sac à main, ouvrit précautionneusement la porte, sortit, la ferma doucement, donna trois tours de clés et, comme tous les matins, laissa tomber son trousseau alors qu’elle voulait le ranger dans son sac. Elle le ramassa prestement puis, se retournant, jeta un regard inquiet à la porte de l’appartement d’en face. Elle espérait qu’il ne l’avait pas entendue, qu’elle ne l’avait pas réveillé. Puis, à pas de souris, elle descendit les deux étages, salua le concierge qui se grattait l’occiput en contemplant une nouvelle plaque de peinture qui s’était permis de choir juste devant sa porte, ne lui laissa pas le temps de lui adresser la parole, et se retrouva à l’air libre.
Une fois de plus, elle était en retard. Cette idiote de Clémentine devait faire l’ouverture de la bibliothèque et il y avait fort à parier qu’elle mettrait une jolie pagaille si une main ferme ne venait rapidement, comme de coutume, la remettre dans le droit chemin. Ou alors on retrouverait les dernières restitutions empilées contre un mur, et l’informatique en panne. Derrière le comptoir, une Clémentine recroquevillée tenterait de survivre au courroux de lecteurs encore privés de la joie d’emprunter le dernier Houellebecq, le dernier Marc Lévy, le dernier Bernard-Henri Levy, le dernier Dan Brown. Personne en revanche ne brandirait L’Ombre de Montfort, 1218-2001[1]. Elle s’était empressée de mettre la main dessus pour le lire avant tout le monde, avant même de l’inscrire au catalogue. C’était son vice secret : entre deux doctes ouvrages aux titres affriolants (Mythe aryen et Rêve impérial dans la Russie du XIXème Siècle, Le Saint Empire romain germanique, Annales monégasques 2001)[2], un bon polar lui procurait des extases inextinguibles. Les seules qui semblaient d’aileurs lui être permises : aucun homme ne s’était encore risqué dans le creux tiède et palpitant de son être[3].
Comme tous les matins, elle avait évité de se regarder dans l’immense miroir de l’entrée de l’immeuble, flanqué sur le mur face aux boîtes aux lettres par, sans doute, un abruti qui avait jugé que cela donnerait de l’espace à ce que certains appelaient pompeusement le hall et qui était juste un étroit bout de couloir. Elle détestait son physique, surtout son visage, et avec autant de vigueur son prénom, Marianne, mais dans ce cas c’était peut-être parce qu’il avait été choisi par sa mère, et qu’elle la détestait depuis l’adolescence - lorsque celle-ci s’était permise de quitter son boulanger de mari pour sauter dans le lit d’un notaire, puis de celui du notaire à celui du sous-préfet qui, par bonheur, était fraîchement veuf lorsqu’elle avait décidé d’en faire son futur époux.
Le prénom était une chose. Après tout, on pouvait s’en choisir un autre. Le physique, c’était une autre histoire. Ses cheveux raides faisaient le désespoir de l’ensemble des coiffeurs de la ville. Le nez était trop long et trop fin, le menton passait volontiers pour inexistant, des sourcils trop fournis surmontaient des yeux ténébreux dont le charme était loin d’être irrésistible. Et il y avait ces fichues lunettes, qui ne cessaient de glisser de son nez et que, perpétuellement, d’un doigt malingre promis à l’arthrose, elle remontait promptement, accompagnant son geste d’un toussotement délicat et embarrassé. En réalité, pas si délicat que ça. Le toussotement délicat, et plus embarrassé que nécessaire, ne survenait que lorsqu’elle se trouvait en présence de son voisin de palier, Romain, événement rare qui la plongeait immédiatement dans la plus vive confusion.
Pour tout dire, à trente ans elle s’en sentait quarante et savait que certains, derrière son dos, lui en donnaient quarante-cinq. En revanche, il était trop facile d’ôter une dizaine d’années à ce Romain qui, depuis la fin de l’été, occupait autant ses pensées que l’appartement qui faisait face au sien. Il avait emménagé si discrètement, début septembre, qu’elle l’avait à peine remarqué. Un soir, en revenant du cinéma, elle l’avait croisé dans l’escalier. Immédiatement, une de ces citations idiotes qui lui trottaient dans la tête à tout bout de champ s’était agitée dans un recoin de son cerveau : Ce fut comme une apparition[4]. Il était… beau était un terme fade le concernant. Troublant, affolant, attrayant, séduisant, en un mot excitant comme peu d’hommes savaient l’être à ses yeux, ce Romain incarnait la perfection dont elle rêvait depuis ses premiers émois adolescents devant des photos d’Alain Delon. Pour sa part, elle finissait par se sentir plus proche de Bette Davis dans Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, à cette nuance près : enfant, elle n’aurait pu prétendre qu’à un petit rôle dans Freaks.
Elle secoua la tête. Il était bien temps de penser à ce mystérieux voisin ! Renouant son écharpe, elle fila jusqu’à la rue des Cordeliers, longea l’abbatiale, déboucha sur le boulevard de la préfecture, et atteignit enfin l’ancien couvent, reconverti depuis longtemps en mairie / office de tourisme / bibliothèque. Comme elle s’y attendait, Clémentine avait encore une fois réussi à mettre autant de désordre qu’elle pouvait. Elle fut accueillie par le traditionnel « Madame la directrice, je ne sais pas ce qui se passe, mais… » qui désormais la laissait de marbre, alla poser ses affaires dans son bureau, et revint prestement remettre de l’ordre. Quelques minutes plus tard, elle put enfin s’asseoir et considérer l’épineux dossier, transmis à retardement par le Cabinet du Maire, de l’extension de la bibliothèque - qui reviendrait à expulser le club de bridge d’un bout de l’aile du bâtiment pour les reloger on ne savait où mais sans doute trop loin du centre ville, et donc à éloigner une partie non négligeable de ses usagers.
Vers onze heures, après son cinquième café, elle remonta ses lunettes, abandonna sa stérile lecture et décida de prendre rendez-vous pour se faire débroussailler la tignasse. Désormais, le seul salon de coiffure qui voulait bien prendre soin d’elle était celui de son amie Lucie. Les autres artistes du ciseau, du peigne et du sèche-cheveux ne se privaient pas de lancer des remarques désobligeantes, avant de l’inciter à acheter une foule de produits prohibitifs et inefficaces. Lucie avait cette double qualité : c’était donc son amie, d’ailleurs la seule qu’elle avait, et elle employait Amandine, qui savait faire des merveilles même pour les cas les plus désespérés. Elles convinrent donc d’un rendez-vous, entre Madame Renouard et Madame Vauzelles, qui pour une fois attendrait bien son tour (ou irait voir ailleurs, ce qui serait un immense soulagement), et décidèrent de se retrouver pour le déjeuner à la brasserie Saint-Antoine. Après quoi, Marianne se plongea quelques minutes dans les méandres de la classification Dewey afin de décider de la plus adéquate manière de coter Figures de l’Herméneutique contemporaine[5], et finit par repenser à Romain, comme il lui arrivait fréquemment en fin de matinée.
Romain était une énigme. Lucie avait décrété qu’il devait mener des activités louches, mais Marianne était sûre du contraire. On ne le voyait pratiquement jamais en ville. Il demeurait dans son appartement toute le journée, le seul signe de sa présence étant de discrets craquements de plancher. Il quittait son logis tard dans la soirée, et revenait en pleine nuit, sans faire de bruit. Nul ne savait ce qu’il faisait durant ces heures ténébreuses. Le concierge avait bien une idée : ce gars-là devait travailler dans une de ces boîtes pour jeunes dépravés, par exemple la discothèque Le Fizz qui avait ouvert ses portes presque au moment où Romain s’était installé. On lui en avait dit le plus grand mal. Combien d’adolescents ivres, ou pire, ne s’étaient-ils pas retrouvés au poste après une nuit de débauche dans cet endroit de perdition ? D’abord, avec tous ces étrangers aux faciès pas de chez nous qui traînaient là, il était sûr qu’il y avait de la drogue. Qui savait si son respectable immeuble du dix-septième siècle, dont il prenait tant soin, n’hébergeait pas un dangereux trafiquant de drogue ? Marianne avait écouté le petit homme bouffi par le mauvais vin rouge, mais n’avait pas répondu. Quoi que fît Romain, ce ne devait pas être répréhensible. Elle aurait malgré tout aimé en savoir un peu plus… Il lui arrivait même de penser qu’elle devrait peut-être le suivre. Son imagination vagabondait alors - il la surprenait dans le recoin sombre d’une ruelle et, sans préliminaires, la prendrait sous un porche, répétant ainsi la scène entrevue jadis dans un film qui l’avait ma foi bien perturbée.
Elle secoua la tête, songeant qu’elle devrait arrêter de secouer la tête à la moindre occasion, car ça pouvait trahir son agitation intérieure, puis remonta ses lunettes. Midi approchait. Pour ne pas faire attendre Lucie, elle sortit de son bureau, aida Clémentine et Bernard à chasser les traînards, puis sans prendre son manteau, traversa la place et alla s’installer à une petite table, tout au fond, loin des lycéens qui venaient là, entre deux cours, manifester toute l’exubérance de leur jeunesse.
Assise, elle constata la présence de Paul, le fils des voisins du second, qui était accompagné de quatre jolies filles. Elle sourit. Il venait chaque semaine lui demander de l’aide, soit en histoire, soit en français, soit en matière de séduction auprès de la gent féminine. Les taches de rousseur étaient-elles un obstacle ? Et la couleur vaguement rouge de ses cheveux ? Et la longueur inappropriée de ses bras ? Et le teint globalement blanc de sa peau ? Elle s’efforçait de le rassurer, et y réussissait presque, parvenant au passage à caser Racine, Corneille, Molière, voire à évoquer la reine Victoria. Puis elle l’orientait fermement dans la rédaction du plan de ses dissertations, ou l’interrogeait sur la production céréalière américaine, ce qui lui permettait de ne pas s’avouer qu’en matière de séduction, elle était tout juste bonne à émettre des théories vagues et fumeuses.
L’ayant aperçue, il vint la voir.
« J’ai vu ton voisin, ce matin. Il t’a laissé une lettre. Est-ce que ce soir je pourrais venir ? Demain j’ai un contrôle de géo, et je nage complètement. »
Romain lui avait adressé une lettre ? Quelle surprise ! Naturellement, elle la lirait dès son retour. Et il n’était pas question que quiconque la dérange.
« Non, Paul. Pas ce soir. Je suis très fatiguée. Pourquoi ne demanderais-tu pas à ta sœur, pour une fois ?
- Peuh… celle-là, elle ne sait lire que Gala. Ça m’étonnerait qu’elle puisse m’aider.
- Je suis désolée, Paul. »
Plus loin, ses quatre camarades les regardaient avec une curiosité insolente et s’adressaient des commentaires en pouffant. Marianne remonta ses lunettes. Paul la quitta, maussade, et alla se rasseoir.
Lucie ne tarda pas. D’une voix enjouée elle héla le patron, Auvergnat peu prolixe, s’assit vivement sur sa chaise et, secouant toute la blondeur souple de sa chevelure, demanda à Marianne où elle en était avec ce fameux voisin qui, à l’évidence, occupait l’essentiel de fantasmes qu’elle devinait saugrenus. Lucie aimait taquiner, sans malice, et Marianne s’était à la longue décidée à ne jamais lui en tenir rigueur.
Romain s’était, une fois, fait couper les cheveux chez Lucie, et ses trois coiffeuses avaient été en émois durant une semaine. Lucie elle-même l’avait trouvé tellement ravissant qu’elle aurait volontiers échangé son placide Alexis contre l’énigmatique jeune homme. Il était évident qu’un garçon tel que lui dédaignerait une Marianne qui, bien que pourvue d’un esprit brillant et agréable, était dotée d’un des physiques les plus ingrats de la ville. Une Lucie serait plus à son goût. Pourtant elle n’avait pas réussi à allumer la moindre lueur d’intérêt dans ses yeux. Ce jeune homme à l’air triste était-il gay ? L’idée l’avait amusée. Ce qui l’avait moins amusée, en revanche, avait été, le soir même, de retrouver Alexis avec Antoinette, une de ses anciennes stagiaires, dans leur lit commun, et dans une tenue sans équivoque.
« Alors, insista Lucie, ton beau ténébreux ? »
Marianne hésitait à répondre. Mais que ne dirait-elle pas à sa meilleure amie ?
« Paul m’a dit qu’il m’avait laissé une lettre.
- Une lettre ? Que c’est excitant ! Tu aurais dû me le dire, je t’aurais laissé retourner chez toi pour la lire. On en aurait parlé après…
- Voyons, Lucie… »
Faisait-elle semblant de s’offusquer ? Oui, sans nul doute. Lucie cligna des yeux, héla de nouveau le patron qui enfin daigna s’approcher, et elles prirent commande du plat du jour. Après quoi Marianne sombra dans un mutisme songeur, échafaudant des hypothèses farfelues et baroques concernant cette fichue lettre qu’elle brûlait de lire. Que les heures allaient lui paraître longues !
Mais finalement, après le déjeuner, durant lequel Lucie virevolta d’un sujet futile à un autre, elle trouva que l’après-midi à la bibliothèque passait bien vite, et à l’heure de fermeture elle eut l’impression d’avoir tourné à peine franchi le seuil de son bureau.
Elle rentra chez elle en trottinant presque. Devant sa boîte aux lettres, elle fouilla frénétiquement son sac à main, avant de se rendre compte que les clés étaient dans sa poche. Le concierge passa une tête et entreprit de lui raconter sa journée : deux noirpiauds avaient encore tenté de pénétrer dans l’immeuble, et pas pour rendre visite à quelqu’un, on pouvait en être sûr ! Tout ça, ça mériterait d’être réexpédié dans la brousse à coups de pieds au cul, papiers en règle ou pas. Et puis on avait déjà assez à faire avec tous ces gens de l’est, mais eux au moins c’étaient des chrétiens. Et vous saviez, la meilleure de la journée, c’était cette idée du maire : prêter une des salles de la mairie pour que les musulmans de la ville puissent venir prier. Ce n’était pas qu’ils étaient nombreux, mais tout de même ! Et puis la mairie avait déjà, dans un esprit de tolérance, presque offert un terrain aux Témoins de Jéhovah. Trop, c’était trop. Il était temps que l’équipe municipale saute. Marianne n’écoutait pas. Elle avait retiré son courrier, et agitait nerveusement ses clés. Le concierge était intarissable. Elle hocha la tête avec un air contrit, lui souhaita une bonne soirée (qu’elle espéra toutefois pour lui atroce), et monta s’enfermer dans son appartement.
Sans se défaire de son manteau, elle se précipita sur la lettre. Celle de Romain.
Madame,
Je souhaite vous inviter à me rejoindre, ce soir, vingt-trois heures, au trois, rue de la Commanderie. Une surprise vous y attendra, qui devrait vous ravir, et dont vous saurez, je l’espère, faire bon usage.
Romain Javols
C’était tout ? Elle retourna la feuille. Rien au verso. Elle relut encore. Il avait une écriture fine, délicate, presque pas masculine.
Irait-elle ? Bien sûr que oui. Et pourtant l’invitation lui paraissait bien cavalière. Mais venant de Romain, comment résister à l’appel ? Pourtant, vingt-trois heures, c’était bien tard. Que pouvait donc bien cacher ce rendez-vous ?
Elle dîna, avalant à peine deux feuilles de salade et un yaourt, passa sous la douche, se parfuma légèrement, s’habilla avec soin, et attendit que l’heure fût assez avancée pour se rendre à l’adresse indiquée. La rue de la Commanderie était toute proche. Elle sortit sans bruit, et s’extirpa de l’immeuble sans attirer l’attention du concierge qui ne manquerait pas de régaler tout le voisinage de cette piquante anecdote : Marianne Rufach, sortant en pleine nuit, pour aller le diable seul savait où !
Elle n’avait que quelques minutes de marche. À cette heure, les rues étaient désertes, et seuls les chats du voisinage hantaient le centre-ville. Les vieilles maisons médiévales, les demeures renaissance, paraissaient plus anciennes encore dans la lueur vague des réverbères. La rue de la Commanderie, en particulier, semblait surgir de temps anciens et révolus.
Au numéro 3, la porte était ouverte. Elle entra sans hésiter, guidée par des lumières chiches, et par de petites flèches de carton collées le long des murs. Elle monta l’escalier de pierre usé par les siècles, et arriva devant une porte sculptée qui était restéeentrebâillée. Des voix lui parvenaient. Des voix de femmes. Elle eut un instant de recul, mais décidée à savoir exactement de quoi il retournait, elle pénétra à l’intérieur.
Dans un vaste salon, une table était dressée. Des verres attendaient du champagne. Et des femmes, plus belles les unes que les autres, bavardaient tout à leur aise, légèrement, joyeusement. Romain l’accueillit, lui prit le bras, l’entraîna au milieu des convives. On la salua chaudement, elle le laideron de la bibliothèque, et qui plus est, on ne se moquait même pas d’elle !
« A l’approche de Noël, j’organise de petites soirées telles que celle-ci. Chaque année dans une région différente. Je dois déménager souvent, mais je resterai peut-être ici un peu plus longtemps. Cette ville est ravissante… Mais… bah, nous en reparlerons sans doute. Sachez enfin que mes invitées sont triées sur le volet, naturellement. Il y a peu d’élues. »
Il la mena devant un miroir. Elle faisait tout pour s’en détourner - quel ridicule ce serait, de s’apercevoir au milieu de toutes ces élégantes ! - mais il souriait aimablement, l’invitait à se regarder.
« C’est ma surprise, lui murmura-t-il. Regardez-vous. Vous ne le regretterez pas. »
Elle céda. Se vit. Laissa échapper un cri de surprise accompagné du rire des autres femmes, et s’évanouit. Quand elle revint à elle Romain était penché au-dessus de son visage et lui tendait une coupe pétillante.
« Vous allez mieux. Buvez. Voilà. Je n’aurais pas imaginé. C’était un peu brutal, peut-être ?
- Oh, pardonnez-moi. Je suis ridicule. J’ai cru… j’ai cru… »
Puis son regard rencontra de nouveau le miroir. Elle n’avait pas cru, finalement.
« C’est ma surprise, répéta-t-il. A vous d’en faire bon usage. C’est tout ce que je vous demande.
- Oh ! », dit-elle encore, juste avant de s’évanouir de nouveau.
Et se réveilla dans son lit. Quel rêve curieux avait-elle donc fait ? Elle s’en souvenait à peine. Le réveil chantonnait sur la table de chevet. Sept heures. Elle s’extirpa de la couette, se leva d’un bond et fila prendre son petit déjeuner - un grand bol de café, deux immenses tartines. Comment s’habillerait-elle ? De manière stricte, décida-t-elle. Il fallait bien endosser son rôle de directrice de bibliothèque. Puis elle regarda sa montre. Il était l’heure.
Quel jour était-ce ? Ah ! mercredi… Veille de Noël : elle fermerait tôt, aujourd’hui. Gagner deux heures à ne pas voir cette stupide Clémentine, ce serait déjà comme un beau cadeau au pied de son sapin en plastique. Marianne enfila son long manteau gris, saisit son sac à main, ouvrit précautionneusement la porte, sortit, la ferma doucement, donna trois tours de clés et, comme tous les matins, laissa tomber son trousseau alors qu’elle voulait le ranger dans son sac. Tiens, c’était étrange. Elle avait le sentiment d’avoir déjà vécu quelque chose comme ça. Dans une autre vie. Elle rit doucement. Dans le miroir de l’entrée de l’immeuble elle vérifierait sa coiffure, puis dans la rue ferait claquer ses talons, comme d’habitude tous les hommes se retourneraient sur ses pas, et si elle le désirait elle en ferait ce qu’elle voudrait. Ou presque. Ah ! vraiment, c’était une bien belle journée qui s’annonçait. Une de plus !
[1] Roman de Patricia Parry.
[2] Tous ces titres existent réellement.
[3] Donald Westlake, dans Adios Shéhérazade. Bouquin absolument incontournable, et je pèse mes mots. C’est le seul roman, à ma connaissance, presque entièrement constitué de chapitres 1. C’est aussi, d’une certaine façon, un magistral manuel d’écriture…
[4] Vous avez vraiment besoin de la référence ?
[5] Titre cette fois purement imaginé, mais qui doit bien exister…


Curieux conte de Noël, mais charmant. Ce serait quand même trop facile si c’était comme ça dans la vraie vie. Au moins, ça fait rêver.