Antò II – Marée basse

2008 juillet 31
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by Jean-Christophe Heckers

On a beau vouloir faire des efforts grandioses, il peut s’avérer préférable de renoncer provisoirement à écrire son chef-d’œuvre au lieu de s’entêter stupidement. J’ai pris des notes, ai médité avec une gravité insondable (?) en considérant le ciel bas d’un soir orageux, mais pour conclure j’admets que ce n’est surtout pas le moment de rester rivé à une page qui a un seul objectif: demeurer plus vierge qu’une vestale. Bien sûr, je savais qu’il était urgent d’attendre, disons, octobre ou décembre (en novembre, je risque d’être très pris par une escapade dans une contrée exotique). Mais on a parfois le vice qui se réveille, et j’ai moultes fois tenté de trousser un paragraphe. Avec ce dérisoire résultat: un soupir résigné.

S’acharner est une chose. J’ai déjà glosé autour de la nécessité de ne pas renoncer (dans ce billet), en tout cas pas au bout de cent pages. Mais je n’ai jamais songé qu’il ne faille pas prendre son temps lorsqu’il le faut. Or, malgré toute ma bonne volonté, je n’ai pas réussi à progresser d’un seul micron. L’espoir d’atteindre enfin le bout du chapitre premier s’est peu à peu estompé. Fort bien, je patienterai. Tant que je ne perds pas mes notes (et que je n’oublie pas où je veux mener l’ouvrage), ce n’est pas aussi grave que ça. Toutefois, je n’envisageais pas une pause aussi longue. Je me console en songeant que si la saison chaude n’est guère propice aux travaux sérieux, je pourrais peut-être me fendre d’au moins une nouvelle, de préférence légère et insouciante, du genre qui s’écrit sans trop de peine. Enfin, on dit ça, et puis en fait on va se tourner les pouces jusqu’aux premières neiges…

Ou alors, on se pose des questions profondes, qui pourraient faire l’objet d’un ou deux billets. Ainsi, pour ce jour, j’envisageais de traiter des rapports entre écriture et musique. Ce que je vais m’empresser de faire. En précisant bien que je suis trop mal placé pour parler en général, et qu’en conséquence je traiterai de mon cas personnel, sur un ton d’autosatisfaction égocentrique qui pourra peut-être servir de modèle aux apprentis orgueilleux. Fatuité, quand tu nous tiens… Mais ce sujet ne m’est pas uniquement inspiré par mon intime expérience. Il y a peu, j’ai reçu un courriel de l’auteure du blog Le Cirque des Enfants tristes qui associe chacune de ses pages à une chanson1. La démarche est intéressante. Mais elle ouvre un questionnement…

Musique et Écriture

Est-ce la musique qui appelle le texte, ou le texte qui appelle la musique?

Une musique peut inspirer un texte. Soit. Voilà une idée si peu neuve que je devrais rougir de rappeler un truisme. Un exemple particulièrement frappant est celui-ci: on trouve sur ce site un texte rédigé à partir d’un enregistrement de la huitième symphonie de Chostakovitch (mais qui y colle peut-être trop), et un autre à partir de la septième d’Allan Pettersson. Mais dans ces exemples, justement, ce qui me gêne le plus est que l’écriture ne se détache pas assez du substrat musical, et qu’elle s’efforce d’en suivre les contours. C’était la règle du jeu: «La musique est source, le texte la sert en veillant à respecter son contexte historique et biographique.» Pour ma part, je fonctionnerais différemment: la musique est force de suggestion, le texte qui y répond n’en est pas nécessairement le reflet.

Je sais que j’ai souvent caressé l’idée de creuser littérairement mon ressenti de la quatrième de Chostakovitch2. Mais je n’ai jamais réussi. En revanche, un poème comme Eclipse doit son existence à la huitième symphonie, et spécifiquement au troisième mouvement (l’allegro non troppo dont l’implacable course me fascine toujours).

Chez moi la musique laisse son empreinte, peut-être même oriente-t-elle la plume. S’il y a la plupart du temps résonance de ce que j’écoute dans ce que j’écris, je peux avoir l’illusion d’une symétrie: après coup, une musique se révèle en harmonie avec un texte… alors que je découvrirai tôt ou tard qu’en fait c’était à cette musique-ci que je pensais en écrivant, et qu’il était donc naturel qu’il y ait des correspondances. C’est que je suis très influencé par ce que j’écoute. Alors même que l’écriture réclame le silence. Il suffit que les jours précédents je me sois submergé, par exemple, des symphonies d’Arnold Bax, pour que ça se ressente au niveau littéraire. Souvent c’est une question d’atmosphère. Il est arrivé une seule fois que la structure même du texte ait découlé d’une musique écoutée et réécoutée: avec la dernière nouvelle du recueil Presque Rien (un raga de Shivkumar Sharma était le fautif). Dernier exemple: avec Antò j’ai beaucoup écouté Dead Can Dance. Le texte eût sans doute été bien différent si je m’étais laissé guider par la seconde symphonie d’Eduard Tubin (la «légendaire»), qui sait si bien se montrer tumultueuse. (Pour la seconde partie, je me demande si Rautavaara ne va pas l’emporter –mais nous n’en sommes pas là.

J’écoute donc beaucoup de musique. Mais, comme j’ai voulu le suggérer, toujours en dehors des sessions d’écriture3. Lorsque je prends la plume, la musique me dérange. Elle est cependant encore là, sous-jacente. Inaudible mais oeuvrant sans que je m’en aperçoive. Tel passage portera la marque du lento de l’ultime symphonie de Malcolm Arnold. Je m’en apercevrai sans doute plus tard, ou jamais. Mais je sais que l’univers musical dans lequel je baigne porte son ombre jusque dans chacune des pages que j’écris. Autant, sinon plus, que les auteurs que je fréquente.

Ou plutôt, entre tout ce que j’écoute, lis et écris, il y a des liens invisibles (je sais malgré tout quels auteurs auront eu sur moi le plus d’impact). Voilà pourquoi, par exemple, j’apprécie tant deux Finlandais: le romancier Arto Paasilinna, le compositeur Aulis Sallinen. Que je rapproche malgré des moyens d’expression bien différents. Et voilà pourquoi on m’a fait remarquer, il y a peu, que certaines choses que j’écrivais avaient, justement, un petit air de Paasilinna. La remarque concernait surtout Vous Autres. Ce ne pouvait pas être innocent. Et pourtant, je n’ai découvert Paasilinna que fort récemment. Mais Sallinen m’environnait à l’époque où je rédigeais ce roman.

Des liens invisibles, d’où que je discerne encore mal de quelle façon un Chostakovitch, un Tubin, un Sallinen, un Vaughan Williams, un Bax, et Dead Can Dance, et Godspeed You Black Emperor auront pu infléchir le cours de mon inspiration. Mais le fait est là. Faut-il vraiment creuser la question? Je préfère que ça reste un petit mystère, me contenter de savoir que si demain je me passionne pour Boulez, je n’écrirai sans doute jamais la suite d’Antò. Mais, réflexion faite, il est peu probable que Boulez m’enthousiasme. Donc j’ai encore de l’espoir. Mais, je dois me le rappeler encore une fois, pas avant l’automne…

__________

1Courriel malencontreusement tombé dans les spams, j’ignore pourquoi.

2Impossible d’y couper: cela fait plus de vingt ans que Dimitri est un des pôles de ma discothèque.

3De même, il ne me viendrait pas à l’idée de lire en musique: c’est l’un ou l’autre, on ne peut pas se concentrer sinon.

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