Publié par : Jean-Christophe Heckers | Jeudi 24 juillet 2008

Chostakovitch : quelques mots sur les symphonies 1 & 6

Symphonie N°1 en fa majeur, opus 10 (1925)

Ecrite en 1924-25, par un compositeur de dix-neuf ans, interprétée pour la première fois en 1926 et connaissant dès lors un très vif succès même hors d’Union soviétique, elle fut écrite pour l’obtention du diplôme du conservatoire de Leningrad. On peut imaginer pire… Glazunov lui ayant donné son avis, parce que ça n’allait pas là, là et là non plus, Chostakovitch avait effectué quelques corrections avant de rétablir la version initiale. Tant mieux.

Symphonie de jeunesse, c’est toutefois déjà un chef-d’oeuvre qui, doté d’une fraîcheur et d’une spontanéité remarquables, prend parfois des couleurs plus sombres. Et si on pense par moments à Prokofiev ou Stravinsky (celui de Petrouchka), on trouve déjà plus qu’en germe un style propre. Lyrisme, vigueur, tendresse, ironie (mordante, forcément), amertume: toutes les palettes sont explorées avec brio.

Bref, c’est une excellente introduction, souvent pétulante. On ne retrouvera pas de sitôt autant de légèreté. A vrai dire, il faudra attendre les ravissants concertos pour piano, en 1933 pour le premier (avec trompette) et en 1957 pour le second (cadeau d’anniversaire pour les 19 piges du fiston qui le jouera en guise d’examen de fin d’études au conservatoire, cette fois-ci, de Moscou).

Pour l’anecdote, je me souviens de la retransmission d’une répétition par un orchestre de jeunes sous la baguette de l’inénarrable Bernstein. Ah! Oui, mais j’ai déjà raconté ça dans une note (voir la page consacrée à la septième). Donc je la boucle.

Comme il y a pléthore d’excellents enregistrements, j’aurais du mal à en choisir un seul. Haitink, Bernstein, Svetlanov, Kondrachine, Järvi (père), et j’en passe, tous valent le détour. J’ai néanmoins un petit faible pour le Bernstein, couplé avec la septième. Sinon, la version Järvi est excellente et ce fut la première que je découvris. Ce disque comportant également un magistral enregistrement de la

Symphonie N°6 en si mineur, opus 54 (1939)

On change d’ambiance. On n’a même pas une symphonie dans les normes. Tout de même: trois mouvements déséquilibrés (les deux derniers joints ont la taille du premier), et même pas de glorieux final. Alors qu’avait été annoncée une apologie musicale de ce bien-aimé Lénine. Je vous jure, vraiment… Donc, ni choeurs ni solistes ni exaltation patriotique, mais un largo initial désolé, sombre, avec ici un brouillard dense, là l’ébauche d’une marche funèbre, et là-bas de quoi vous décider à avaler un tube de n’importe quoi pour mettre fin à votre pénible existence (par malheur, ce seront une vingtaine de comprimés de vitamine C).

Suit un allegro vigoureux, joyeuse cavalcade qui vire à la caricature. Et on achève l’auditeur avec le presto, qui commence avec un faux air de Rossini et s’achève avec un faux air des plus appuyés de musique de cirque. Faut dire que, d’après ce qu’on raconte, ce mouvement avait été composé au moment du pacte germano-soviétique, et que ça serait resté en travers de la gorge de Dimitri…

Allez, passage autobiographique, maintenant.

Si je suis tombé dans Chostakovitch, c’est à cause de cette symphonie. En ce temps éloigné, il n’était guère à la mode, on pourrait presque dire qu’il était suffisamment méconnu. Ajoutons que les commentaires encyclopédiques étaient loin d’être élogieux: ce suppôt du communisme à la musique boursoufflée ne valait pas qu’on s’y attarde. Je ne risquais pas de le découvrir dans les rayons des disquaires, et même si la municipale discothèque de prêt possédait quelques vinyls de l’intégrale Haitink, je serais passé devant sans m’arrêter. On ne peut pas tout faire, et à l’époque je me tapais l’intégrale Beethoven par Furtwängler…

Bref, un samedi matin de fin de printemps 1985, j’avais branché le poste sur France Musique et n’écoutais que d’une oreille distraite: on bavardait sur un illustre inconnu, mode écoute comparée. Mais l’émission tirait à sa fin et on en vint à nous faire écouter le meilleur enregistrement du dernier mouvement de l’oeuvre autour de laquelle on avait dûment pinaillé durant l’heure précédente: le presto de la sixième symphonie d’un certain Chostakovitch.

Stupeur et ravissement. Cette musique guillerette qui se transformait bientôt en truc comme jamais je n’en avais entendu me plaisait, et je restai en arrêt, oreilles dressées et truffe frémissante. Je notai aussitôt après les références et me fis le serment d’acquérir le disque. Il s’agissait de la version Järvi, curieusement ornée d’une photographie de mégalithes dans la neige avec le soleil derrière. Le hic, c’est qu’elle venait juste de paraître au Royaume-Uni, mais n’était pas encore disponible par chez moi. Qu’importe, je patienterais. En attendant, j’acquis le premier concerto pour violon, dans la sublime version où les efforts conjugués de David Oistrakh (pas à la batterie: au violon), Dimitri Mitropoulos (à la baguette) et le Philharmonique de New-York produisent sur l’auditeur des effets saisissants, quoique l’enregistrement date de l’ère monophonique grattouillante (mais pas trop).

Plus tard, je tins enfin le Järvi entre mes papattes tremblantes d’émotion, puis ayant bien frissonné j’acquis la quatorzième (suite à une erreur de commande: je voulais la quatrième), la quinzième, la quatrième (acquise en commandant derechef, mais en insistant bien sur le numéro) dans les enregistrements Haitink. Plus tard j’aurais le choc définitif avec la huitième, et ne m’en sortirais jamais.

Voilà.

Tout ça pour dire que je conseillerai d’abord la version Järvi, à laquelle je reste fidèle, et ensuite celle de Vladimir Jurovski (chez Pentatone), meilleure certes mais qui m’évoque moins l’ancien temps…


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