Publié par : Jean-Christophe Heckers | Samedi 10 mai 2008

Bazar des Anges – Chapitre 2 / section c

Tu devrais écrire autre chose. Ça, c’était plutôt évident. Je biffai une phrase et, concentré sur le faux marbre de la table, me mis à pianoter tout en en cherchant une meilleure. Non, tu devrais écrire autre chose. Petite voix de la culpabilité à la con, tiens. Je posai le stylo, avançai ma main vers le verre et ainsi frôlai la sienne.

Je levai les yeux et, cheveux dressés sur le crâne, faillis me lever en renversant la chaise, le tout pouvant être accompagné d’un hurlement d’effroi. Il souriait. Ce n’était pas une petite voix intérieure, finalement. Il était revenu. Je me crispai et jetai un regard implorant à Solange, qui était plongée dans le journal. Et qu’est-ce que j’aurais voulu qu’elle fasse ? Qu’elle appelle les flics ? Qu’elle lui saute dessus et l’assomme à grands coups de tabouret ?

J’inspirai plusieurs fois en essayant de me calmer. Il attendait, arborant un léger sourire, que j’aie retrouvé mes esprits. La même tenue, les mêmes yeux, bouche, cheveux, front, oreilles et menton. C’était bien lui. J’étouffai un juron. La trouille menaçait de me submerger. Il ne fallait surtout pas le montrer, car ce n’était pas convenable. Attendu que cette façon de surgir subitement ne l’était pas plus, j’aurais apprécié de pouvoir le gratifier de mon regard le plus noir, mais j’étais pétrifié.

Sa façon placide de me regarder m’aurait bien aussi donné envie de lui balancer mon poing en pleine figure, si ce désir n’avait été tempéré par l’effroi dans lequel je plongeais. Cette fois aussi il m’effleura la main, et en quelques instants j’avais retrouvé ma sérénité. C’était peut-être artificiel, ou tout ce que l’on voudrait, mais ça valait mieux que la grosse panique naissante dont je venais d’être soulagé.

« Il est bien, ton bouquin, mais personne n’en voudra. C’est trop court et il n’y a pas assez d’intrigue. »

Je ne me souvenais pas de sa voix. C’était caressant, doux, agréable. Il aurait par contre pu commencer par dire bonsoir. D’autre part, comment avait-il eu accès à mon manuscrit ? Remarquez, c’était plutôt facile, il en circulait une quinzaine d’exemplaires dans tout le pays, sans compter ceux expédiés au Canada, en Suisse et en Belgique. Mais tout de même.

Puis il ajouta :

« Je peux lire ? » Et avant que j’eusse répondu, il feuilletait mon carnet. Il me le rendit au bout d’une poignée de secondes. « Peut mieux faire. Se répète un peu. »

Je ne répondais rien. D’abord je n’avais rien à lui dire. Il tira une cigarette de mon paquet, et quand il me la tendit, elle était déjà allumée. Le briquet était dans ma poche.

« Rien qu’un truc. Tu verras, c’est facile.

– Je verrai quoi ?

– Plein de choses. » Il ferma les yeux. « En ce moment, Isabelle est en train de se faire draguer par un mec qui te ressemble, mais elle pense encore à toi et ne fera rien, d’ailleurs elle sort juste d’une histoire tordue avec une fille impossible. Florence est partie en Californie en compagnie d’un avocat véreux qui finira en taule, mais ce n’est pas une surprise. Je veux dire : que Florence sorte avec un avocat. Thibaut et Alain sont au cinéma, ils s’ennuient, le film est un navet. Le chat s’est acharné sur ta couette. Tu l’avais oublié dans la chambre, et comme la porte est fermée, il manifeste son plus grand dépit. D’ailleurs, tu devrais ranger un peu. Ta sœur Sylvie et Thomas vont bien. Si tu n’étais pas au courant pour Thomas, c’est fait. Tu recevras de leur part une carte postale du Chili dans deux jours. Ne parlons pas de Claire, elle se prépare pour un de ces séminaires dont elle a le secret.

– Au fait, grognai-je, on n’a pas gardé les moutons ensemble.

– Votre mère attend encore votre coup de fil. Elle est en train d’écrire une petite lettre vertement tournée. Faites attention en branchant le grille-pain demain matin, il y aura un très beau court-circuit. Votre magnétoscope n’aurait jamais dû rester si longtemps au placard, il est fichu, et quand vous voudrez visionner Alien, il va dévorer la cassette. Enfin, couvrez-vous mieux la nuit, les prochains temps vont être sacrément froids. » Une pause, puis : « Franchement, je préfère le tutoiement. »

J’avais les lèvres sèches. Il me fit de nouveau le truc de la cigarette. Finalement, ce n’était pas de refus. Les mêmes questions qu’à notre première rencontre trottinaient sous mon crâne comme un troupeau de souris affamées.

« D’accord, on peut se tutoyer », concédai-je enfin d’une voix blanche.

Il eut l’air ravi, croisa les bras et me toisa comme s’il avait une déclaration cruciale à faire, me piqua une cigarette sans que j’ose protester, l’alluma magiquement, tira une bouffée, s’assit plus confortablement, regarda dehors, me regarda, ouvrit la bouche et la referma sans rien dire.

« Je t’aime bien, déclara-t-il au bout d’un moment. C’est pourquoi je suis là. »

Son œil pétillait comme s’il avait conscience que j’étais soudain mal à l’aise. Je me renfrognai. Puis je le vis se concentrer, prendre son élan, et pendant un bon quart d’heure il me balança ses conneries.

En la matière, j’en connais un rayon. La connerie, j’en ai à revendre par camions entiers, quand je ne suis pas en forme, et par porte-conteneurs quand tout roule. Mais là, ça dépassait toute mesure. N’eût été le coup de la cigarette ou ses façons d’apparaître ou disparaître sans prévenir, j’aurais volontiers refusé d’en entendre plus. Mais j’écoutai sans broncher jusqu’au bout, avec assez d’attention, et pas seulement polie, l’attention. De la vraie.

Ensuite, après un long silence plus que dubitatif, je sussurai un « Pourquoi pas », il eut un grand sourire, me serra la main, et sortit par la porte. Voilà qui changeait un peu. Puis il toqua à la vitre, je tournai la tête pour voir ce qu’il voulait encore, il me fit coucou, et pouf, plus personne.

Et voilà comment on se retrouve embarqué dans des histoires tordues, songeai-je en passant une langue sèche sur des lèvres qui ne l’étaient pas moins. Une sorte d’excitation enfantine perçait doucement sous un calme qui me surprenait. Je m’étais à peine étonné qu’un être de nature angélique (ou prétendu tel) désirât s’équiper d’un auxiliaire mortel pour œuvrer contre les forces ténébreuses, et n’avais presque pas été surpris d’avoir accepté de tenir le rôle. Il fallait admettre qu’il avait su être convaincant. Ou que je ne demandais qu’à être convaincu. Ou, encore mieux, que je regardais beaucoup trop de séries américaines.

Tout de même un peu étourdi, je demandai un double scotch à Solange, qui posa le journal et me servit en chantonnant. Je remarquai alors que l’autre enflure avait embarqué carnet et crayon. En échange, il m’avait laissé un sublime stylo plume. Je l’empochai distraitement. C’est à ce moment que je me souvins que j’avais laissé mon portefeuille à la maison. Mais c’était sans importance. En partant, je me confondis en excuses et promis à Solange de la régler dès l’aube, ce qu’elle accepta avec son enthousiasme habituel, puis lui souhaitaié une excellente nuit. Je parierais qu’elle n’a jamais aussi bien dormi de sa vie, enchantée par les sourires enjôleurs qui avaient appuyé ma promesse.


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