Publié par : Jean-Christophe Heckers | Mardi 6 mai 2008

Bazar des Anges – Chapitre 1 / section b

Je pouvais téléphoner à Claire, mais l’entretien serait bref. Elle n’aurait rien à me dire, et je ne souhaitais que savoir comment elle se sentait de m’avoir (certes avec diplomatie) plaqué afin de partir en vacances avec son nouveau mec. En fait, je me moquais éperdument d’une séparation qui aurait dû se produire dès notre rencontre, six mois plus tôt. J’avais été amoureux un tiers du temps, malheureux un second tiers, indifférent le dernier. Il n’y avait pas de quoi se traumatiser. Sauf que je m’étais fait avoir. J’aurais dû me douter de quelque chose quand, au bout de presque un trimestre, des séminaires de fin de semaine avaient commencé à pulluler et qu’elle s’y était précipitée avec entrain, remorquant son immonde valise à roulettes cramoisie.

Je n’avais donc aucun regret. Le seul qui me taraudait encore était d’avoir laissé filé Maud, qui m’avait quitté quatre ans auparavant. J’avais été particulièrement, désespérément, consciencieusement et continuellement con, au point de la lasser pour de bon. Cette séparation m’avait plongé dans un magnifique désarroi, et remis à l’honneur une foutue remarque de ma sœur, depuis longtemps certaine que je n’étais qu’un célibataire enragé. C’était peut-être juste, en fin de compte. Elle avait aussi suggéré une autre piste pour expliquer ma tortueuse psychologie, laissant entendre qu’en fait je n’aimais pas vraiment les femmes, mais j’évitais d’y penser, elle avait toujours eu des idées bizarres à propos de ses semblables.

L’idée d’un petit coup de fil à cette chère Claire étant ainsi éliminée, restait à trouver autre chose. Je pouvais peut-être m’offrir ce qui désormais était presque considéré comme un luxe inouï, en plein vingt-et-unième siècle : ouvrir un livre. D’ailleurs, la veille j’avais fait mes provisions à la bibliothèque. Des bouquins épais, écrits tout petit. Avec notes, index, tables, bibliographies, appendices, annexes, schémas, illustrations, graphiques – tout ça naturellement dans un autre ordre. Le roman chétif et concis qui s’était égaré au milieu de ces pavés pas très lisibles, je l’avais terminé le matin même.

Je pouvais toujours rallumer la télé, avec cette crainte tenace que mes neurones en prennent un sacré coup. Ils ne me paraissaient déjà pas bien vigoureux, si tant est qu’ils l’aient jamais été, mais ce n’était pas une raison suffisante pour les supplicier davantage. Qu’y avait-il au programme ? Téléfilm sur des idiots perdus en mer d’un côté (grand méchant de rigueur), divertissement de l’autre, fiction vaguement historique ailleurs, magazines dits d’actualité sur le reste des chaînes : de bien formidables moments en perspective.

Le chat est venu réclamer sa part journalière de grattouillis et ça m’a donné un peu plus de temps pour réfléchir. Je n’avais décidément pas envie de me remettre à tenter d’hypnotiser du papier en rêvant que les mots allaient bien vouloir s’y déposer spontanément. Le reste, je venais d’en faire le tour et ne me réjouissait guère.

Quand mon paresseux félin est retourné disperser ses poils dans la chambre, lassé de ronronner béatement, j’avais enfin pris ma décision. Je sautai sur ma veste puis dans mes chaussures, et filai humer l’air du temps dans les rues encore humides de la pluie du jour. Des automobilistes renfrognés s’y trompetaient férocement les uns les autres, sans doute furieux de rater le début du navet vespéral.

Ça valait toujours mieux que la télé et, avant que l’idée saugrenue d’écrire quelque chose de neuf me saute dessus, j’avais passé une bonne partie de la journée cloîtré en compagnie d’un ordinateur récalcitrant pour tenter en vain d’affiner les corrections d’un vieux roman. En marchant assez longtemps, je rentrerais à une heure tout à fait acceptable avec une seule idée en tête : dormir… Il se pouvait aussi que l’inspiration décide subitement de bouillonner. Ça m’était déjà arrivé : l’illumination qui vous saute à la gorge en plein milieu d’un carrefour. Vous n’avez plus qu’à rentrer en courant. Le pire qui puisse vous arriver en de telles circonstances, c’est de ne presque pas dormir de la nuit, trop pris par la fièvre créatrice pour songer à vous mettre au lit.

Après quelques jours de repos bien mérité, il conviendra bien sûr de jeter un œil critique aux gribouillis illisibles résultant d’un enfantement littéraire aussi soudain que bienvenu. Une impitoyable déception se fera sans aucun doute sentir. Il ne restera plus alors qu’à récupérer les morceaux les moins dégoûtants de cette prose nocturne et à se débarrasser au plus vite du reste, avant que n’en émane une odeur pestilentielle.

Je me suis brutalement extirpé de mes pensées et regardai ma montre. Plusieurs millions de malheureux allaient subir des sévices cathodiques choisis, et d’ici quelques minutes se laisser infliger les pires tortures sans rien remarquer. Si j’échappais au pire, il me restait à savoir où j’allais traîner ma carcasse. Mais peu importait, et en attrapant le premier bus qui passait la décision s’est imposée d’elle-même : je mettais le cap sur l’Hôtel de Ville.

Une fois arrivé au terminus, il me fallait encore choisir dans quelle direction je me lancerais. À quelques pas vers le nord-est, le Marais où je n’avais aucune envie d’aller, car je risquais franchement de me sentir un peu déplacé au milieu de tous ces garçons bien trop dépourvus d’hétérosexualité. Au nord, bof. À l’est toute, non. C’était mettre les pieds sur les terres où s’égayait l’ancien amoureux de ma sœur Sylvie, que je croisais trop souvent lorsque je devais aller traîner par-là. L’aventure se terminait fatalement dans un bar, où il s’imbibait avec entrain en me ressassant l’âge d’or où ils étaient ensemble. Au sud, on verrait peut-être plus tard, je fréquentais parfois certains bistrots pas déplaisants du côté de Saint-Germain, mais je ne tenais pas à m’y ruer tout de suite. Autant descendre paisiblement la Seine.


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