Bazar des Anges, ou l’éternel retour

2008 avril 22
by Jean-Christophe Heckers

Bazar des Anges est une «novella» fantastique (sic) que je traîne depuis plusieurs années. Les prémices doivent en remonter à 2003. La toute première version, dotée d’un passage épouvantable (durant lequel le narrateur se faisait fort aimablement torturer à l’aide de choses qui ressemblaient à des scalpels), fut achevée courant 2004. Peu avant la fin de la même année, le passage détestable était anéanti et remplacé par une guillerette scène en bord de plage, dont l’agrément principal était la présence de pingouins. En 2006, fallait-il être idiot, l’ouvrage allait être confié aux bons soins des éditions Le Manuscrit. Dès lors enterré (mais pas en grande pompe), il fallut attendre quelques mois avant d’obtenir la résiliation d’un contrat stupidement signé.

Puis, voulant croire que l’œuvre pourrait encore être travaillée, elle fut soumise à Cocyclics. Ainsi pourrais-je, le cas échéant, avoir d’autres regards qui décèleraient les péchés mignons, incohérences et incongruités à extirper. On jugea que cette toute petite centaine de pages méritait qu’on s’y attarde, une Directrice fut trop aimable pour retravailler ça avec moi (Llyn, dont je vous invite à parcourir le blog). Et voilà que tout récemment, nous achevions la première phase de cette réécriture. De mauvais passages avaient été nettoyés, une page ou deux avaient poussé, d’autres avaient été éliminées sans remords, et si quelques coquilles demeuraient, très sages, nous pouvions nous estimer (très) satisfaits. Oh, oui!

Pouvait alors commencer la seconde phase. Celle de la relecture par d’autres membres de Cocyclics.

Je ne fus pas déçu du résultat: au premier (et encore unique) retour, le narrateur fut jugé assez (non, très) insupportable, l’action bien floue, les enjeux obscurs, et ne parlons pas des personnages en général, trop mal campés. Certes, ce n’était l’avis que d’une seule lectrice. Mais que voulez-vous, elle sut si bien mettre en avant ses arguments que je ne pouvais que me rendre à l’évidence, il y aurait encore beaucoup de pain sur la planche.

Il m’avait été suggéré quelques pistes de travail, et je commençais à en explorer une autre quand on vint me suggérer celle-là même que je tentais déjà, expérimentalement, de mettre en œuvre sur les premières pages: changer de point de vue narratif, remplacer le «je» par du «il»…

Jusqu’ici, le texte était traité à la première personne. L’avantage est que l’on peut laisser des zones d’ombres: un narrateur pas omniscient du tout ne saisit que ce qui le concerne directement, ou ce qu’on peut lui rapporter. S’il demeure des obscurités, certes préjudiciables, elles peuvent être considérées comme inévitables. Cette faculté qu’a un narrateur directement impliqué et parlant en son nom propre d’ignorer ce qui se passe peut parfois être très pratique. Oui, mais le flou, la confusion et l’obscurité, quand il y en a trop, il y en a trop. Or, de tout ceci je n’avais pas été avare. Mon histoire tournait autour d’une chose que je ne peux hélas pas révéler ici (quelque chose d’assez commun, il faut l’avouer, que la plupart d’entre nous ont déjà pratiqué, et pas qu’une fois, mais d’une façon malgré tout bien différente que dans mon histoire), sur fond d’anges et démons se cherchent noises. De tout ça, je ne livrais que la plus petite part, trop préoccupé par le développement des relations entre mon narrateur et un ange venu se jeter dans ses pattes pour des raisons qui le regardaient, mais qui pouvaient ne pas être très évidentes pour le lecteur même en arrivant aux dernières pages, où on découvrait un peu surpris ce qui sous-tendait tout l’ouvrage. Sans qu’auparavant ça se soit doucement développé, de manière discrète mais visible.

Bien d’autres défauts pouvaient être relevés. Le narrateur restait anonyme de bout en bout. Physiquement, on n’avait aucune idée de ce à quoi il pouvait ressembler (pourquoi pas à une baignoire ou une enclume?). Psychologiquement, il n’évoluait pas (ou si peu) entre le début et la fin et demeurait une sorte de cuistre mou. Ceci n’est qu’un exemple particulièrement criant. Eussé-je été seul à avoir le nez dans mon bouquin, je ne m’en serais jamais aperçu. Mais voilà, quand autrui s’interpose, vous avez parfois des évidences qui vous sautent à la figure.

Face au constat navrant que, malgré toutes les bonnes volontés, quelque chose ne passait pas, il fallait agir. En l’occurrence, réécrire, encore une fois. Et j’ai décidé que, pour couronner le tout, la narration s’effectuerait à la troisième personne, qui offre des avantages certains (en matière de points de vue), et un désavantage notable sinon irréductible: il faudrait tout reprendre. Du début à la fin. Car jouer les omniscients, ça implique qu’on voit beaucoup plus de choses que les personnages. Et qu’aucun aspect du développement de l’histoire ne doit (ne devrait) nous échapper. Ce qui ne veut pas dire que je ne passerai pas allègrement sur ceux qui, sans compter pour du beurre, ne servent pas le propos (même si celui-ci est, en fin de compte, assez terre-à-terre).

Me voilà donc lancé, pour le moment à petite vitesse, dans la version numéro… ma foi je ne sais plus trop (cinq, ou six? mais c’est sans importance). Pour le moment je ne m’occupe que de traduire du «je» vers le «il», en notant les passages où je pourrai joyeusement mettre la pagaille, développer les réflexions des uns et des autres, insister lourdement sur les états d’âme du chat (jusqu’ici très effacé) et les petites misères rencontrées par l’ange Raphaël (lui-même si peu présent, alors que tout est de sa faute).

Je ne sais pas combien de temps cet exercice périlleux va me prendre. Puisque j’ai la base, l’ossature, le squelette, et que certains passages ne bougeront pas, ça devrait aller vite, non? Franchement, j’en doute. Si j’en suis venu à bout dans trois mois, ce serait beau. Et puis, il faut quand même que j’aie bien conscience que tout ça va m’obliger à rallonger le truc. Pas en tirant dessus (ça me péterait à la gueule comme un élastique: très peu pour moi). Non, je vais devoir compter sur quelques nouvelles pages. Mais remarquez, ce n’est pas pour me déplaire. Pendant ce temps-là, certaines idées en latence auront tout le loisir de mûrir secrètement. J’espère quand même pouvoir les cueillir avant l’automne. Elles risqueraient d’avoir pourri.

P.S. : L’illustration n’a bien sûr rien à voir, et alors? Quand je vois un chat, je craque…

7 réponses leave one →
  1. 2008 avril 22

    Ce passage du “je” au “il” est une bonne idée. Je me sens un peu piteuse de ne pas te l’avoir proposé *mauvaise directrice*.
    Ce sera l’occasion d’approfondir sans doute plus les personnages et leurs relations, et de faire disparaître ses “non-dits” qui ont eu l’air de gêner les lecteurs de chez Cocy.
    Je reste à disposition pour la relecture de cette énième version, si tu veux toujours travaillé un peu avec moi (dans le cas d’un “non merci”, pas de panique, je ne me vexerais pas).
    En tout cas, bon courage dans cette réécriture!

  2. 2008 avril 22

    *travailler
    (la honte, je ne sais plus écrire)

  3. 2008 avril 22

    C’est certain, je t’embêterai avec. Il me reste à prendre le taureau par les cornes sans que ça se transforme en rodéo.

    Je pense que nous ne pouvions pas avoir cette idée de passer du “je” au “il”, parce que nous nous étions fait à cette narration à la première personne. Maintenant, je vais pouvoir détacher le regard, choisir un point de vue plus adapté. Ce pourrait même donner quelque chose de plus drôle (à condition que je sois assez en forme pour ça, ce qui n’est pas le cas ces jours-ci: Paris m’épuise littéralement).

    (Et puis je me suis rendu compte que je ne sais plus écrire non plus : je fais des fautes partout, et quand on devient obligé de corriger trois fois… ça devient exaspérant).

  4. 2008 avril 24

    Passage du “je” au “il” ? Pourquoi pas, mais objectivement, je ne saisis pas trop l’intérêt (désolée). Bazar des Anges me plaisait comme il était, justement à cause de cette narration à la première personne, qui laisse de nombreuses zones obscures.
    Mais bon, je demande à voir.
    M’en fous, moi j’ai un collector : une édition papier, dédicacée de la main du Maître :)

  5. 2008 avril 25

    En fait, l’exercice est plus que périlleux. Il est impossible de transposer simplement, et les premiers résultats ne sont pas probants. Aucune des formulations à la première personne ne tient la route en passant à la troisième personne sans être radicalement modifiée. Rien que le début, travaillé «expérimentalement», ne ressemble plus à ce que je connaissais, parce que j’ai dû revoir jusqu’à la manière de présenter le déroulement du début. Autant le dire nettement, ce fut insupportable.

    Autant dire aussi qu’en persistant dans cette voie, Bazar des Anges ne ressemblerait plus à Bazar des Anges, et que je crois bien que je n’aimerais pas ça.

    Non seulement le boulot devrait être monstrueux si je m’y attaquais franchement, mais j’ai trop la suite d’Antò qui me trotte dans la tête. Or, oui, j’avoue que j’y ai beaucoup pensé, au tome deux des confessions de notre Gardien, depuis que j’ai achevé la chose, et comme on semblerait m’inviter avec insistance à continuer -ce qui fait plus que me tenter-, je n’ai pas réellement envie d’attendre pour reprendre la plume.

    D’accord, ça pourrait apporter quelque chose, cette modification, mais je finis par m’interroger: substantifiquement, objectivement, est-ce d’une pertinence absolue? Ce qui est à préciser (en certains endroits, il vaudrait mieux une pénombre plutôt que l’obscurité totale) ne justifie pas forcément une aussi drastique réécriture. Je me sens donc prêt à renoncer, ou du moins à reporter.

    Et en attendant de me décider définitivement, j’envisage de donner en pâture, ici même, le texte tel qu’il se présentera dans la forme narrative actuelle, après quelques remaniements certes, mais sans aller aussi loin. Je vais prendre quelques jours pour effectuer les révisions (et ajouts) qui s’imposent, et mettrai en ligne le résultat (sur Alexandrie? ici? à voir…). De cette façon, tout le monde pourra se faire une idée, réagir en conséquence.

    Mais de fait, je commence à avoir une idée plus arrêtée sur la manière de procéder, et très simplement ça signifie que je tends vers une conservation de la narration primo-personnelle (ça ce dit, ça ? sans doute pas). Sinon, je risquerais de me perdre. Et de tout gâcher.

  6. 2008 avril 29

    P.S.: Question illustration de chatons mignons, je suis tombée sur http://ti-jean.deviantart.com/art/Protection-76198885 … j’ai bien sûr pensé à vos billets.

  7. 2008 avril 29

    Merci…

    Je le rajoute à ma “collection”…

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