PR/LS(M)
Ce titre étrange, que peut-il signifier?
Et pourquoi prendre l’apparence trompeuse d’une formule mathématique?
Je traduis: Presque Rien sur le site de l’éditeur Léo Scheer, dans la rubrique M@nuscrits.
Et M@nuscrits étant une expérience, formuler ainsi le titre du billet était tentant.
De mon côté, je mesure encore mal l’impact de ma participation. En termes de lectures et téléchargements, le recul manque encore. Je tente de m’attribuer un indice, qui est le rapport t/l (taux de téléchargements après lecture), mais il ne signifie pas grand chose, à peu près autant que la note attribuée (pour avoir noté généreusement –parce que j’estime fort ce qu’il écrit – un confrère d’ailleurs lui aussi Alexandrin, je viens à négliger cette valeur manifestement fort peu représentative, même pas de celle d’une moyenne des votes). L’«effet-écran» (voir ce billet de Z, qui devient une de mes références) joue également puisque il n’y a encore pas l’ombre d’un commentaire (au contraire des lecteurs qui fréquentent Alexandrie, ici l’on passe mais en demeurant spectre dont le doigt ne quitte pas le bouton gauche de la souris). Qu’à cela ne tienne…
L’expérience soulève des questions, tant dans sa finalité que dans son développement.
Pour l’auteur, c’est se situer dans un entre deux indéfinissable, puisqu’on se retrouve publié chez un éditeur (sur son site, ce qui fait une certaine différence, dira-t-on), mais sans être réellement édité –présent de façon quelque peu immatérielle, non contractuelle, dépourvue de toute rentabilité immédiate (pour peu qu’on se soucie de ce détail). On bénéficie d’un potentiel de lecteurs (après tout, Léo Scheer, ce n’est pas n’importe qui) qu’il serait vain d’espérer trouver en restant dans son coin. Il n’y a encore, il faut le souligner, qu’Alexandrie Online qui puisse soutenir la comparaison en termes de visibilité. Dans les deux cas, on peut considérer qu’il s’agit là de manières d’auto-édition, mais qui présentent des avantages redoutables: le risque financier en est absent (ce qui leur confère une supériorité par rapport aux autres modes alternatifs de publication, dont j’évacue immédiatement le compte d’auteur, propice comme on le sait trop à toutes les arnaques).
Alexandrie est d’ailleurs encore plus pionnier que la rubrique M@nuscrits, puisque présent depuis 2000. Il faut le souligner. Certes Alexandrie ne dispose pas ou pas encore de la possibilité technique de proposer les textes d’une manière aussi élaborée, aussi séduisante: sans doute une question de moyens (la structure ne roule pas sur l’or, ou je suis aveugle). Mais c’est à peu de choses près la même expérience qui se déroule, à quelques nuances près dont la plus inédite: qu’un éditeur s’ouvre aux novices, se frotte au jeu de la publication de textes non calibrés, non ciselés, non finis (donc, peut-être, d’une certaine mesure encore indéfinis), voilà qui n’existait pas encore, du moins pas dans cette forme d’un espace aussi libre de contraintes pour les uns et les autres. Après tout, les éditions Le Manuscrit (dont je pense encore et toujours tellement de bien que ça me donne des aigreurs rien qu’en écrivant leur nom[1]) font ça depuis des années – publiant tout ce qui se présente, mais dans un cadre contractuel classique, avec pour l’auteur perte de ses droits (et quasiment nul espoir de voir son ouvrage devenir autre chose qu’un spectre à ISBN, un numéro dans un catalogue sans fin). M@nuscrits a au moins l’honnêteté de préciser qu’il ne s’agit que de textes dont l’état d’inachèvement est certes assez poussé pour être lisible, mais qui mériteraient encore bien des efforts. Alors que Le Manuscrit ne se souciera pas de savoir si vous écrivez bien ou mal: l’essentiel est d’empocher les 150€ de droits d’auteurs minimaux pour être reversés, 150€ qu’on risque fort de ne jamais atteindre sauf en en dépensant le double pour promouvoir sa prose[2].
Assez de fiel, revenons à notre sujet.
M@nuscrits a donc pour vocation de présenter du livre non dégrossi. L’essentielle différence avec Alexandrie, c’est que sur ce dernier site, on s’efforcera de présenter d’emblée le meilleur texte possible, même si tout est fatalement perfectible. On peut y modifier son ouvrage, ce qui n’est pas encore le cas sur M@nuscrits (mais la révisibilité des manuscrits est dans l’air, il faut attendre que la mise au point technique de la publication en ligne soit plus avancée).
Je m’écarte un peu de ma question essentielle, il est temps d’y revenir: quel est l’intérêt pour l’éditeur de tenter cette expérience? Pour l’auteur, c’est facile, on aura compris qu’il verra là des avantages (gratuité, lectorat assuré, et peut-être quelques commentaires vaches pour rendre la chose plus amusante[3]). Pour l’éditeur, c’est peut-être explorer une nouvelle voie de publier hors-livre (dont la rentabilité est à tester) des littératures dans lesquelles investir serait peut-être vain (sauf à vouloir faire des offrandes au Pilon). Ou encore, on pourra voir là une nouvelle façon de présenter l’objet-texte qui ne dépende plus du papier, et dont le circuit de vente se raccourcira alors pour aller directement du producteur au consommateur, quand la technique sera réellement au point. Pourtant, l’aspect prospectivement mercantile ne me saute pas aux yeux chez Léo Scheer, dans la mise en place de cet espace dédié aux M@nuscrits. Il n’est pas question de torpiller les libraires, même si un esprit mal tourné pourrait en entrevoir la possibilité. Mais évidemment, d’un autre côté c’est tout bénéfice pour lui, en termes de «publicité», d’attirer des scribouillards et des lecteurs curieux, toutefois je ne m’arrêterai pas à cet aspect (qui joue ou ne joue pas dans l’affaire, je suis mal placé pour faire la part des choses). Avant tout, en y regardant bien, M@nuscrits pourrait devenir un laboratoire littéraire comme il n’en existe pas encore, où l’écrit se montrera en devenir, et où chacun aura son rôle à jouer, auteurs comme lecteurs, si ces derniers surtout veulent bien se risquer à leur tour et ne pas rester frileusement dans une distance muette. Des textes pourraient se façonner, en fonction des discussions s’ouvrant à leur propos, si du moins la possibilité d’un dialogue (donc d’une argumentation réciproque, qui retentirait sur le manuscrit même) ne demeure pas lettre morte. De ce point de vue, je demeure sceptique: passer outre l’effet-écran sera sans doute difficile, malgré la bonne volonté de l’initiateur de l’expérience, et des auteurs qui y prennent part.
Pour l’éditeur, l’expérience M@nuscrits sera peut-être un instrument qui tiendra lieu, en fin de compte, de comité de lecture virtuel. Si j’y songe soudain je n’y vois pas de malice particulièrement répugnante: on sait combien les éditeurs sont submergés de livres dont l’inconsistance navrerait le plus méritant des lecteurs[4].
J’avais souligné, concernant la submersion, un problème incontournable en commentant le billet 330. M@nuscrits phase III. Béatrice SHALIT. du blog des éditions Léo Scheer: ma crainte était qu’une avalanche de textes soit préjudiciable. J’écrivais: «Le texte plus ou moins brut est intéressant lorsqu’il permet une perspective sur le travail effectué en aval, à titre de comparaison entre états successifs. En tant qu’objets isolés d’un contexte d’écriture encore “en progrès”, les M@nuscrits pourront susciter une certaine curiosité, tant qu’ils n’y en aura pas trop en masse. Les lecteurs ne ressentiront ensuite peut-être pas le désir de mettre le nez dans toutes nos scories.» Léo Scheer a répondu à ces arguments de façon convaincante (enfin… je voulais être convaincu) en soulignant que le problème du surnombre de titres disponibles se pose aussi en librairie (avec l’inflation de nouveautés que l’on sait), et que les lecteurs sauraient ici aussi inventer des critères pour s’y retrouver (par exemple il y aura toujours la possibilité de se tourner vers les textes les plus ou les moins téléchargés, selon l’effet d’entraînement ou la curiosité de l’internaute).
Dans cette expérience tout est encore ouvert, fort heureusement. Notamment sur ce vers quoi elle tendra à nous porter. Le navire vient à peine de larguer les amarres. Que chacun rame, et nous arriverons peut-être en vue de terres nouvelles…
Quant à savoir si s’ouvre là un nouveau chapitre dans l’histoire de l’édition, nous ne les aurons que dans quelques années. Il est évident que l’expérience aura des répercussions. Alexandrie Online œuvre en dehors du monde éditorial, M@nuscrits s’y insère. C’est là une des problématiques de l’expérience qui nous questionnera le plus à l’avenir, du moins si nous faisons l’effort d’y réfléchir. Je crois d’ailleurs qu’il conviendrait de faire dialoguer les créateurs d’Alexandrie Online et Léo Scheer, le débat pourrait être particulièrement intéressant au vu des convergences manifestes (et des divergences plus ou moins sous-jacentes).
Tiens, et si je suggérais aux deux parties d’entrer en contact?
[1] Je ne cesserai pas de sitôt de les tenir pour des coquins, et leur prix du premier roman pour une farce monstrueuse, hélas cautionnée par des instances officielles, qui permet de leurrer quelques auteurs mal avertis de la tournure que connaîtra le destin de leurs livres s’ils les confient à cette maison. Êtes-vous tenté? Avant d’y signer, allez jeter votre manuscrit dans une rivière ou aux égouts: ainsi vous verrez ce qui vous attend.
[2] Le report des droits sur l’année suivante risque de se répéter bien longtemps, sauf si l’on s’arrange pour refourguer une centaine d’exemplaires, mais encore faut-il prendre d’assaut foires et salons (frais de déplacement et d’inscription à déduire du gain potentiel), séduire quelques librairies (qui prendront vos volumes en dépôt mais ne se risqueront guère plus loin), ou réussir à rendre efficaces les bons de souscription. Mais de toute manière, pour y gagner un peu, il faut avancer la somme: vous ne croyez tout de même pas que l’éditeur va vous confier un certain nombre d’exemplaires comme ça, juste pour le salon du livre de cuisine rigolote de Clapotis-sur-Soupières (et l’achat par l’auteur le prive des droits d’auteurs, donc les gains acquis par un achat direct du lecteur lambda chez son libraire via commande auprès de l’éditeur, ou commande directe auprès de l’éditeur –avec frais de port dissuasifs mais passons– resteront dans les caisses des éditions Le Manuscrit. Et que l’on me corrige si je me trompe, j’ai jadis pu mal lire mon contrat, ou les nouveaux contrats ont d’autres clauses plus avantageuses (ce qui quand même me surprendrait vraiment).
[3] Au fait: ne vous gênez pas, surtout.
[4] Croyez-vous que je me dispense pour une autre raison d’expédier mes deux science-fictionneux romans ici et là? Je suis raisonnable, pas la peine de les faire subir aux lecteurs de Galligrasseuil et autres germanopratins blasés, ils n’ont pas en plus besoin de ça.
PS, concernant les éditions Le Manuscrit. Je m’aperçois, en retournant sur leur site, que la mise à jour de la charte éditoriale n’a jamais été faite, et que la lecture de la plaquette de présentation fournit des “informations” en totale incohérence avec le contrat type qu’on peut également examiner. J’avais soulevé ce problème, jadis, auprès des responsables, et il m’avait été affirmé qu’une correction des documents présentés allait être effectuée (je n’étais pas le seul à m’être étonné des divergences notables). Il n’en a rien été: autant dire qu’on frôle (pour rester sobre) la publicité mensongère. Malheureusement, avec de tels procédés, beaucoup se laisseront encore avoir…
PS (bis) : Ce billet a été hâtivement rédigé, et peut sembler mal fichu. Oui, il l’est. Que l’on me pardonne! Mais dans le fatras, on retrouvera peut-être le fil emmêlé de ma pensée.



Décidément, ce site mue et change de peau à un rythme croissant…
Remarque à part, concernant l’édition online: j’ai que très récemment découvert ce monde, mais aussi séduisant soit-il, il ne remplacera jamais dans mon coeur (j’endosse mon point de vue personnel) le livre concret. Où les mots prennent forme, masse et densité, même si je sais qu’il ne faut pas trop attendre des maisons d’éditions actuelles. Mais pour moi, c’est l’ultime expression du texte, tout comme je ne me résouds pas à acheter de la musique sur internet (j’avoue que c’est aussi un question de combat entre les différentes compagnies, lecteurs audio etc mais pas juste pour ça)… tenir entre ses mains une oeuvre finie n’a pas de prix. Je clos ce commentaire rapidement car il se fait tard, désolée pour toutes les opinions jetées comme ça pêle-mêle.
Pour moi aussi, rien ne remplacera le véritable livre, et pour les mêmes raisons. L’édition en ligne reste un pis-aller, qui si séduisant et pratique soit-il n’a pas ce caractère de pérennité que revêt un véritable volume. L’édition électronique a un caractère de produit jetable que je n’aime décidément pas (surtout quand le support est gratuit). D’autre part, s’il faut s’encombrer de tout un attirail pour lire, c’est tout de même bien embêtant. Bien sûr on peut imprimer, mais une liasse de feuillets agraffés ce n’est pas du tout la même chose.
L’objet livre me demeure cher, et ça ne changera pas. C’est l’aboutissement (pour moi presque… sacré) de tout un procesus qui commence par une feuille de papier sur laquelle on griffonne et s’achève par un ouvrage tout chaud sorti d’une imprimerie. Rien à voir avec l’édition électronique qui ne donne qu’un produit inachevé, parce que trop facilement révisable. Enfin bref (je dois abréger, hélas)!
(Quant à l’idée d’acheter de la musique sur internet, elle ne m’effleure même pas, voire me rebute: même en classique désormais, on propose des enregistrements qui ne se retrouveront pas dans les bacs, et ça, j’en grince des dents.)
Coucou! ;-)
Je vais de ce pas aller voir ça. Hop, c’est comme si j’y étais…