J’aime assez son appartement. Pratique. Fonctionnel. Un peu trop design mais ça a ses avantages. Les poignées de porte, par exemple. Elles se terminent en pointe. Quand j’avais étudié les lieux, j’avais noté ce détail. Elles pourraient s’avérer pratiques. Très pratiques. Le nombre de pièces l’est moins. Il y en a trop à mon goût. Mais ça veut aussi dire un nombre respectable de portes, et donc de poignées. Le salon est garni d’une grande table de verre et de lourdes chaises qui doivent être en fonte, aux dossiers très hauts. Lourdes et finalement elles aussi très pratiques. Les poignées seront peut-être utiles s’il m’échappe pendant quelques instants. On peut trop facilement y rester accrocher. Ce sont de véritables hameçons. J’ai envie de féliciter le type qui les a dessinées.
Je regarde ma montre. Dans une heure, le match. Dans une demi-heure, Son Excellence arrivera. Un peu éméchée. Ces derniers temps Monsieur l’ancien Ambassadeur de France (dans un pays que je tairai) passe le début de soirée dans un bar de grande classe. Depuis que sa femme a trouvé les photos avec la pouffiasse. Depuis qu’elle a claqué la porte et a investi la maison de campagne, en attendant le divorce aussitôt réclamé. Elle n’attendait que ça depuis des années. Depuis le pénible séjour à Caracas. Trois ans de calvaire et de mondanités décevantes.
Je dois dire que l’idée toute bête de la pouffiasse, d’un grand classicisme, a vite porté ses fruits. Naturellement ce n’était pas une vraie salope : juste un rôle. Le plus dur pour elle a été de devenir une fausse blonde et de devoir passer pour une vraie conne. J’ai compati. Il m’avait bien fallu, à une certaine occasion, jouer les gigolos. Plutôt amusant, si on y pense bien. Tant qu’on se garde de passer à la casserole.
Après un dernier tour dans chaque pièce, je récapitule. L’ascenseur est hors service depuis le milieu de l’après-midi. J’ai un peu bougé les fauteuils, tiré les chaises, disposé un ou deux obstacles stratégiques, et entrebâillé les portes. Dans l’entrée sont disposés, dans un savant désordre, les sacs de chez Dior qu’avait ramené et aussitôt abandonné Madame, juste après avoir ouvert son courrier, écarquillé les yeux, juré comme un charretier, pour partir aussitôt assourdir son époux d’injures choisies, avant de filer en province. Je n’y étais pas, mais les enregistrements sont excellents. Il n’avait pas moufté. Ça valait mieux pour lui. Bref, passons. Tout est donc prêt. Au salon la télévision est en veille, j’ai posé la télécommande sur la cheminée, et mon outillage est planqué juste à côté. Pas tout l’outillage. Je ne suis quand même pas assez idiot.
Il suffit d’attendre. D’habitude il ne se hâte pas de rentrer, mais là il y a match. Sujet de la plus haute importance. Demie finale du Mondial, ce n’est pas rien. Il ne peut pas louper ça. Je suis allé me poser dans le canapé, je regarde une dernière fois ma montre, et me mets à fixer l’ignoble Vasarely fixé au mur. Lorsque je commence à avoir la nausée je détourne le regard. C’est bien la première fois que j’espère que nous gagnerons un match. J’ai mes raisons. Pas très sportives.
Je l’ai vu pour la première fois hier. Réception annuelle dans les jardins de l’Hôtel du Ministre des Affaires étrangères – son Dieu et Maître pour lequel il avait cru bon d’agir loyalement, avant d’agir inconsidérément pour son propre compte et entretenir une jeune Cubaine chaude et vorace. Je me suis posté près de lui durant le discours, qui a essentiellement consisté à souligner les mérites des agents du Ministère, lesquels comme tous les ans ont travaillé dans des conditions difficiles mais devront encore faire de nouveaux sacrifices, avant que le Ministre ne se lance longuement dans une envolée visant à vanter « la prodigieuse réussite de l’Equipe de France, qui nous porterait vers des sommets inespérés jusque, il fallait le croire, sans nul doute à la Victoire finale » (la phrase est d’origine). Puis, pendant une demi-heure, je l’ai pisté entre les différentes étapes des buffets et des bars. Tout triste. Suffisamment imbibé pour ne pas faire attention à moi, même lorsque je l’ai bousculé. Juste un peu. Pour voir la réaction. Et tester le volume sonore de sa voix. Pas très audible : un hurlement chez lui devait correspondre à un couinement de souris. C’était une excellente surprise.
Un brin de pitié m’a traversé. Il semblait défait, abattu. Tiens, remarque amusante. Diplomate sur le retour occupé à éviter ses pairs et à vider coupe de champagne après coupe de champagne. Pendant que les fauves faisaient le siège des tentes sous lesquelles s’étalaient de riches victuailles, il essayait de se faire tout petit. Un Ambassadeur déchu, ça n’essaie pas de trop se faire remarquer. Mais il devait regretter que son orgueil l’ait poussé à se montrer à la réception. On l’évitait : trop mauvaise compagnie. Le Ministre avait eu un petit geste, était venu lui tapoter l’épaule avec un maigre sourire, et était reparti bavarder avec l’épouse du Secrétaire Général. Ensuite il était devenu un rat solitaire tentant d’attraper des miettes du festin.
Je ne me suis pas attardé. Une coupe de glace et un peu de jus d’orange m’avaient suffi. Le bonhomme était pitoyable, ce n’était pas un spectacle dont j’avais envie de me délecter. En repartant j’ai croisé le regard du directeur de Cabinet. Il savait que j’étais là. Il savait pourquoi. Il n’en était sans doute pas chagrin. Il était encore tôt mais je devais retourner au bureau peaufiner les derniers préparatifs. Le temps était lourd. Pour le jour à venir il le serait encore plus. Étouffant. Brûlant. La météo serait aussi avec moi.
Il arrive presque en retard. Quelques minutes à peine nous séparent du début du spectacle. J’ai entendu les serrures se débloquer péniblement. Toutes les trois. Il est fébrile, épuisé d’avoir dû grimper six étages à pieds dans une chaleur de four. Il a du mal avec son trousseau de clés. La porte blindée et insonorisée finit par s’ouvrir, il bute dans les sacs, se penche pour les écarter de son passage sans même se demander ce qu’ils font là, et c’est à ce moment que je le cueille. Paf. Étourdi, par terre. Je m’en veux un peu. L’intervention était précipitée. J’avais estimé que le salon serait plus propice.
Il faut l’y traîner. Des années de dîners, cocktails, réceptions et voitures avec chauffeur, conjuguées avec une inaptitude au moindre effort physique, l’ont rendu grassouillet. Et lourd. Je lui ai enlevé ses chaussures et lentement le fais glisser sur le parquet du couloir, celui du salon, et le dépose à côté de la cheminée. But de l’opération, naturellement, le ficeler fermement. Pas trop difficile. J’ai des kilomètres de cordes prévues au départ pour l’alpinisme, et des paires de menottes rembourrées de fausses fourrures, modèle dérivé de ceux qu’on trouve dans les magasins d’excentricités perverses. Il s’est retrouvé saucissonné, lié à une de ces fichues chaises qui cumulaient robustesse et lourdeur. Le dossier était assez haut pour que je rajoute un noeud coulant qui lui serrera le kiki s’il lui prend l’envie de trop gigoter. Mais ce n’est pas le genre. Au moment où il reprend connaissance, j’allume la télé et résonne alors la Marseillaise.
Aussitôt il me regarde avec de grands yeux éplorés, comprenant parfaitement ce que je fais là et pourquoi. Pourquoi ? Trafics troubles. Argent sale. Combines avec des industriels de l’armement, même pas Français. Combines avec plusieurs services étrangers, qu’il a tenté de rouler les uns après les autres. Valises de billets. Grosses valises. Très grosses. Et une affaire de drogue. Et de la fraude aux visas. Et des listes de noms d’agents secrets, refourguées aux uns et aux autres en vue d’alimenter un peu plus son compte aux Bahamas. Trois de mes copains se sont retrouvés sous terre avant qu’on ait pu comprendre ce qui se passait. Rien qu’à cause de ça je n’aurai aucun remord. C’est un faible qui s’écrase devant sa femme mais qui est assez roublard pour réussir au milieux des renards. Ça aurait pu continuer s’il n’avait pas été imprudent, trop pressé de ramasser le pactole et trop sûr de lui.
Quelques mots lui ont échappé, un soir d’ivresse. Son compte était bon. C’est qu’on avait déjà de légers doutes. Réunir des preuves a été assez long. Mais tout de suite on l’a ramené à Paris. Prétexte : hospitalisation d’urgence. Il lui a fallu rendre des comptes. Le problème était qu’il avait avancé des soutiens d’importance qu’il n’avait pas. Trois ministres. Des gens à la Présidence. J’en passe. Ce mec, avec son air lisse, était devenu un maître du faux document paraissant plus vrai que nature. Ça mouillait trop de gens qui pour une fois n’y étaient vraiment pour rien. En tout cas tout le monde s’est retrouvé d’accord. Cette affaire-là, on devait la régler dans la plus totale discrétion. On ne pouvait pas se permettre d’en rajouter une couche, en matière d’ennuis le gouvernement avait déjà eu son lot. Il n’agissait pas seul, bien sûr, mais en compagnie de gens qui savaient conserver un air d’irréprochabilité. Son Premier Secrétaire, par exemple. Un jeune type admirable, marié à l’attachée culturelle. Tous deux ne sont pas revenus d’un séjour de plongée en Mer Rouge. Paliers de décompression pas respectés. Vous voyez le tableau. Si j’ose dire.
Comme personne ne pourra l’entendre je ne l’ai même pas bâillonné. L’appartement est insonorisé. Le système de surveillance est inopérant depuis des mois. C’était plus sûr pour que ses opérations restent discrètes. Il n’a même pas deviné que sa petite domestique sri lankaise a posé des micros partout et piraté son ordinateur. Au bout de quelques instants, premiers couinements. À l’autre bout de la pièce, on s’est mis à copieusement siffler l’arbitre et j’ai monté légèrement le volume.
« Pourquoi ? »
J’aurais espéré que ses premières paroles soient moins classiques. Quelque chose comme « Tiens, vous ici ! », ou « Ne nous sommes-nous pas déjà rencontré quelque part ? », sur un ton de conversation bourgeoise. Non, juste « Pourquoi ». Je suis déçu.
« Vous avez cru pouvoir passer au travers ? »
Ma réponse est tout aussi décevante. Que voulez-vous, je n’ai pas le sens du dialogue. Silence. La tête qui remue un peu, les mains qui s’efforcent de savoir si les liens ne seraient pas un peu trop lâches. Il se rend vite compte qu’il est bien attaché et qu’une encombrante chaise tout métal, d’un poids estimable, coûtant au bas mot six-cents euros pièce, est de plus un handicap certain.
« Qui vous paie ? »
Les employeurs potentiels sont nombreux. Sauf Moscou. Il s’est fait jeter par les Russes, et ils se sont désintéressés de la question. Dernièrement ils ont quand même eu la politesse de nous envoyer quelques documents intéressants, en nous demandant avec humour de mieux former nos ambassadeurs au trafic de missiles d’occasion. Ça a suscité quelques grincements de dents.
« Mes patrons sont aussi les vôtres », fais-je en souriant.
Et toc. Qu’est-ce que tu dis de ça, mon bonhomme ?
« Vous allez me tuer. »
Perspicace. Un type qui a fait l’ENA, Harvard, fréquenté Oxford, ça doit quand même avoir un brin de jugeote.
« Oui.
– Ce n’est pas très malin.
– Effectivement, ce n’est pas très malin de se suicider parce que sa femme est partie à cause de sa maîtresse. »
Il ne répond rien. Il aurait sans doute préféré une arrestation, le scandale, un procès retentissant, la chute du gouvernement, que sais-je encore. Personnellement je n’aurais pas forcément été contre. Mais je fais mon boulot.
Un oeil à la télé. Premier but en notre faveur. Malgré des fenêtres plus épaisses que les vitres des guichets bancaires, on entend quelques clameurs.
« Vous avez encore un peu de temps devant vous », dis-je aimablement. « Environ une heure trente. Assez pour faire vos confessions. Si vous racontez tout, je pourrai peut-être faire un petit geste.
– Me laisser la vie sauve ?
– C’est possible. Si vous êtes convaincant.
– Je n’ai rien à vous raconter.
– Alors j’ai un joli flingue tout neuf rien que pour vous. »
En plus c’est vrai. Tout neuf. Je l’ai reçu hier. Je ne m’en servirai qu’une fois. Ensuite il restera au creux de sa main potelée plus habituée au maniement des verres d’alcool.
Il s’agite finalement et le noeud coulant serre un peu. Pas trop. Il n’y aura pas de traces. Simplement il va avoir du mal à respirer. Je le laisse suffoquer quelques instants avant de desserrer l’étreinte autour de sa gorge.
« Vous êtes dégueulasse.
– Pas autant que vous. Ça rapporte combien, le détonateur pour une petite bombe atomique ?
– Je ne sais pas de quoi vous parlez.
– De tes relations avec les sbires d’un connard caché dans une grotte. » Pause. « Pardon, je m’emporte. Désolé. »
Pour un peu, j’aurais bien eu envie de le flinguer tout de suite.
Le temps passe. Mi-temps. Il se demande ce que j’attends. Il hésite à me poser la question.
« Tout se saura », coasse-t-il finalement. « Tout se saura forcément.
– Nous effaçons les traces. Vous savez comment ça se passe. Un bon grand nettoyage. Nous avons des gens très efficaces. »
Je n’ai plus trop envie de lui parler. La seconde mi-temps a commencé. Sur le terrain la situation commence me semble-t-il à se crisper. Dans le salon aussi. J’en ai assez des hurlements du public et du commentateur. D’abord j’aime pas le foot. Moi, c’est les échecs. Je me demande s’il sait y jouer. Ce serait bien, rien qu’une petite partie.
« Pourquoi vous ne m’exécutez pas tout de suite ?
– J’attends la fin du match. »
Alors, doit forcément venir une deuxième question. Il réfléchit. Il ne comprend pas. Quel rapport entre la fin du match et sa mort ? Hein ? Je pourrais le lui dire. Mais non. S’il veut avoir la surprise, il l’aura. Je suis parfois taquin.
La curiosité est plus forte. Ou alors il espère autre chose.
« Pourquoi la fin du match ?
– Si on perd, je mets le silencieux. Pas si on gagne. Avec le bruit dehors il n’y en aura pas du tout besoin. Et puis c’est mieux pour un suicide. Vous ne trouvez pas ? C’est plus pratique, ça demande moins de maquillage. Un silencieux, les flics le repéreraient. Au départ j’avais proposé une injection. Piquouse, crise cardiaque. Hop, emballé. On m’a dit non. Il ne fallait pas que la mort soit trop naturelle. Un suicide, ça peut toujours servir. Au cas où on aurait besoin de faire tomber d’autres têtes. Pas de la même façon, bien sûr. Je pense que vous me comprenez. »
Il prend son temps pour répondre. Finalement il sait garder son calme. C’est bizarre. J’aurais cru qu’il finirait par se débattre, dans le désespoir le plus complet, et se mettrait à glapir en roulant des yeux.
Encore une demi-heure. Quelque chose comme ça. Je ne fais plus attention.
Et lui de dire enfin, même pas honteux de trahir son sport préféré, son équipe, de dire, donc, dans le brouhaha transmis par les haut-parleurs :
« Rien que pour vous emmerder, j’espère bien qu’on va perdre. »
(6 juillet 2006)




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