Puisque nous avons il y a quelques jours survolé la huitième symphonie dont les noirceurs étouffantes peuvent rebuter, voici quelques mots sur la précédente, la
Symphonie N°7 op.60 “Leningrad” (1941)
Œuvre plutôt longue (une heure et quart, au minimum), imposante, (légèrement trop) monumentale par moments, composée en plein siège, elle assura à son auteur un renom mondial. Plus encore que sa première symphonie, qui pour un gamin de dix-neuf ans était un coup de maître, et avait enthousiasmé jusqu’en Amérique.
Le 22 juin 41, les Nazis décident d’envahir l’URSS Durant l’été, Leningrad subit de violents bombardements, et courant septembre est isolée avec la destruction de la dernière ligne de chemin de fer encore en état. La cité sera assiégée durant 900 jours, plus d’un million de personnes y perdront la vie [1].
Alors qu’il sert comme pompier volontaire, Chostakovitch entreprend en juillet de composer une nouvelle symphonie, d’abord envisagée en un seul mouvement, mais qui progresse jusqu’à atteindre le troisième mouvement en septembre, durant lequel, malgré son opposition, il est évacué, passe quelques jours à Moscou avant de gagner Kouibychev, petite ville provinciale à l’écart (si l’on peut dire) de la guerre. Il y achève la symphonie le 27 décembre.
Elle comporte quatre mouvements, dont le premier dure plus d’une demi heure, auxquels on adjoint parfois des sous-titres :
1. Guerre : Allegretto [env. 30 minutes]
2. Souvenirs : Moderato (poco allegretto) [env. 15 minutes]
3. Les Espaces de ma Patrie : Adagio (attaca :) [env. 20 minutes]
4. Victoire : Allegro non troppo [env. 20 minutes]
Mais mieux vaut oublier les sous-titres…
Bref résumé :
1. Allegretto
Le thème moteur du premier mouvement, qui après une introduction martiale va peu à peu se déployer à la façon du Boléro de Ravel, a rendu cette symphonie célèbre. On le dit parfois ” Thème de l’invasion “. Un ostinato de deux mesures à la caisse claire sert de soubassement à une mélodie des plus banales (semble-t-il inspiré de Franz Lehar) qui sera raillé par Bartók dans son Concerto pour Orchestre. Le tour de force est, au fil de variations sur le modèle du Boléro de Ravel, de passer d’une relative bonhomie au grotesque, avant de le transmuer en une impitoyable mécanique de destruction. Après le point culminant (en marche funèbre), le mouvement se poursuit non sans désolation, avec une fugace réapparition de l’invasion, puis une conclusion résignée.
2. Moderato (poco allegretto)
Le second mouvement est une sorte de rondo [2], mais divisé en trois : une section centrale de rythme ternaire, sardonique, est encadrée par deux sections tour à tour lyriques et dansantes. On sent ici fortement l’influence de Mahler. C’est un mouvement particulièrement remarquable, le plus réussi de la symphonie.
3. Adagio (attacca) – 4. Allegro non troppo
Les derniers mouvements s’enchaînent.
Le troisième ressemble au second dans la structure, mais n’exprime que tragédie. Le quatrième, point faible de l’œuvre, commence doucement, avant que survienne une vague énergique, rythmée, virtuose, puis un apaisement hésitant, avant une conclusion puissante : Leningrad renaissant de ses cendres. On pourra reprocher le simplisme de cette conclusion à l’orchestration resplendissante et le creux relatif de la plus grande partie du mouvement, mais on peut se laisser entraîner par l’enthousiasme démonstratif final.
Créée en URSS en mars 42, cette symphonie va connaître un destin international immédiat et servir la propagande soviétique. Microfilmée, la partition va parvenir aux Etats-Unis, où elle sera exécutée par Toscanini (concert radiodiffusé, excusez du peu). Le 9 août, ce qui reste de l’orchestre de Leningrad (15 musiciens), complété par des musiciens parfois rappelés du front pour l’occasion, donne la première de l’œuvre dans la ville assiégée. Exploit à la mesure des nécessités de la propagande…
Concernant les enregistrements, il y a pléthore. Pour mon malheur et celui de ceux qui voudraient faire confiance à mes goûts, j’en reviens toujours à deux : celui, historique, de Toscanini, et la version laissée par Bernstein à Chicago (chez Deutsche Grammophon)[3] qui réussi à gommer jusqu’aux trivialités du dernier mouvement.
(Et toutes mes excuses, la page n’était pas rigolote, mais le contexte, avec un million de morts, ça ne me pousse pas trop à la plaisanterie).
1 Les témoignages sur ce siège ne manquent pas, parfois particulièrement terrifiants (on rapporte des cas de cannibalisme). Le dernier projet de Sergio Leone portait sur ces 900 jours. Le film aurait commencé par montrer une rue ordinaire avec une animation (presque) ordinaire, sur fond du début de la symphonie. La caméra aurait alors entrepris de s’élever dans les airs, et pour finir, on aurait découvert, au loin, l’envahisseur campant solidement sur ses positions.
2 Forme musicale dérivée du chant, de structure couplets-refrain. Mais avec ça, on est pas plus avancé, non ?
3 Couplée avec un exemplaire enregistrement de la première symphonie (magistral « travail » de fin d’études). A ce sujet, je me souviens d’avoir vu sur Arte une répétition avec un orchestre de jeunes, savoureusement menée par un Leonard en pleine forme. Le troisième mouvement recèle un magnifique solo de violon. La jeune demoiselle en charge de celui-ci s’acquitta merveilleusement de la tâche, mais fut interrompue soudain : « C’est trop joli », dit Bernstein. « Il faut que ce soit moins joli. » Rires dans l’orchestre. Mais effectivement, un solo moins joli, ça rendait particulièrement bien.


