J’avais déjà pondu quelques lignes sur la question du style dans un article[1] intitulé Une petite tape(tte) sur la joue (ici) [2], mais suite à la réaction d’Ishtar après la publication de la nouvelle Equinoxe sur Alexandrie Online, j’étais revenu sur ce qui est parfois un douloureux problème. Comme l’article risquait de demeurer enfoui dans mon précédent blog, j’ai songé qu’il serait gentil de lui donner un second souffle ici.
Dans ma toute première tentative pour aborder ce délicat sujet, j’écrivais, pompeux et sérieux comme un pape constipé, « Le style, c’est la façon très personnelle qu’aura un auteur de triturer l’écriture pour la faire sienne, et par là même unique, reconnaissable. Le style, c’est un ensemble de règles implicites, une démarche que l’on établit pour soi, et le résultat de l’application de cette démarche, de ces règles. Il va au-delà de la simple écriture. Il singularise. »
Admettons.
Je ne vais pas gloser sur cette péremptoire affirmation, à laquelle j’accorde encore et toujours mon soutien (que je pourrais modérer si j’en avais envie).
Je peux en revanche poser une question subsidiaire : le style, hein, comment que ça s’acquière, concrètement ?
Je vous invite à vous mettre en situation.
Un jour (ou peut-être une nuit), quelque chose soudain grattouille là entre les doigts, et abandonnant toute raison on se précipite sur du papier, puis sur un crayon, avant de se frotter les tempes avec un air entre halluciné et désespéré.
L’inspiration vient de frapper à l’huis et on a décidé de la laisser rentrer. Peu importe ce qui aura motivé cette décision : on veut écrire (peut-être bien un roman). Et, parce qu’on n’a pas peur du ridicule, on n’appelle même pas un psychiatre pour lui demander de l’aide (plumitiver, c’est quand même une sorte de perversion, mieux vaudrait couper le mal à la racine).
Les premières pages ressembleront fort aux petites rédactions qu’on devait pondre régulièrement dans notre jeune âge pour des raisons misérablement scolaires. Ce sera raide, imprécis, mal fichu, mais quand le démon guide la main, on s’en fiche bien. On se sent pousser des ailes d’écriveron, pour reprendre le joli terme utilisé par K.Rine, peu importe le reste.
Les pages suivantes récolteront le fruit de nombreuses heures de corrections apportées aux premières : soudain l’imparfait du subjonctif paraîtra aller de soi, et le placement de la virgule ne se fera plus au pif. Ce ne sera qu’un début. Les tournures malheureuses, l’absence de vie dans l’exposé d’une promenade dominicale sous la pluie dans le marais poitevin, vont laisser un sentiment légèrement amer.
Celui-ci s’estompera ultérieurement. On commencera tout doucement à se laisser habiter par l’écriture. Jusqu’au moment où tout viendra comme on respire. Parce qu’une des clés du style, c’est (à mon sens) la faculté de faire vivre en soi ce qu’on raconte. Plus on aura le sentiment que ce pourrait être vrai (même si c’est dans un environnement Guerre des Etoiles), mieux la façon de le retranscrire se développera.
Le style a un aspect organique. Il pousse comme une plante, peu à peu, ronce ou lys ce n’est pas la question, car la seule exigence préalable est d’accepter la manière dont il se développe, sans vouloir greffer du pommier sur une acanthe pour la simple raison qu’on aura trouvé qu’Untel écrit mieux que soi et qu’on devrait s’en inspirer[3]. Mais pour éviter qu’il ne s’étiole, il faut et s’impliquer (presque) totalement dans l’écriture, et ne pas manquer d’exigence envers soi-même. Exercice apparemment contradictoire. Mais il s’effectue en deux temps, l’écriture brute d’une part, le remodelage d’une autre.
Ce n’est pas aisé. C’est long, parfois pénible, mais apporte toujours grande satisfaction. Pour expliciter brièvement le processus, je vais devoir utiliser un vocable abscons : rétroaction (en anglais feedback, mais c’est moins élégant). On écrit, on voit les défauts, on corrige, on continue d’écrire en intégrant les modifications de style induites par la correction précédente, et ainsi de suite, dans un perpétuel mouvement en spirale plutôt que circulaire. Les premières pages étaient pleines d’angles, d’aspérités rebutantes, les suivantes en arrondissent le contour, et en précisent la forme. Pas forcément celle qu’on a choisie. Plutôt, celle avec laquelle on a le plus d’affinité.
L’écriveron (décidément, j’adore ce mot) se forge ses propres outils, les refond à mesure que les besoins deviennent plus précis. Il taille de mieux en mieux les pierres de son édifice. Un jour, il disposera d’un beau manoir à son goût. D’autres viendront alors jaser sur son goût de chiottes[4]. Et alors ? Il aura enfin son style, imparfait mais identifiable, qu’il peaufinera sans cesse parce qu’au bout d’un moment on le fait sans s’en rendre compte.
Il regardera, bien sûr, les demeures des voisins. Jugera chez l’un que la tourelle à l’angle fait un peu prétentieux, chez l’autre que le péristyle est tout à fait charmant. Il aura peut-être des réticences à trouver sa propre architecture plus que convenable, même si elle l’est. Autant dire que, de toute façon, il passera toute sa vie à abattre des cloisons, à modifier l’intérieur, à démolir la grange inutile pour installer une piscine. L’insatisfaction permanente est le destin tragique du plumitif. Sur son lit de mort, il pensera encore qu’il aurait dû remplacer quelque part « bistouquette » par « fier membre », et passera de l’autre côté en regrettant de ne pouvoir emporter ses brouillons.
Mais, me dira-t-on, je mélange des considérations botaniques et architecturales pour parler du style ! Eh bien ! Ma foi, puisque je me réserve le droit de traiter n’importe comment un sujet aussi grave, devrais-je y renoncer à cause d’une telle remarque ? La façon de mener mon propos fait aussi partie de mon style. Si je dois la modifier, ce choix n’appartiendra qu’à moi seul. Et puis on va finir par m’agacer, à critiquer comme ça bêtement.
Enfin… Concluons sur une note positive. On peut se dire que son style paraît « guindé, terne, imprécis, sommaire et inanimé », pour reprendre les termes d’Ishtar. A quoi je lui répondrai : aujourd’hui, peut-être. Mais demain, il n’en sera plus ainsi. Dans une semaine, encore moins. Et dans dix ans, quelle rigolade de retrouver des pages d’antan, bourrées de défauts !
Pour finir tout à fait, deux mots au sujet d’Equinoxe, qui pourront éclairer certaines considérations précédentes, dont une note de bas de page. Je serais désormais incapable d’écrire de la sorte. L’évolution du style ne permet jamais de retour en arrière, d’une part, et d’autre part il faut noter un point important au sujet précisément de ce texte. Il répond à une influence manifeste alors, reniée depuis. Celle de William Burroughs. Sans aller jusqu’à me lancer dans le cut-up[5], j’étais tenté par les dislocations. Les poèmes d’Éclipse etc. sont de la même veine. Et c’est là le défaut majeur de cette nouvelle : d’une certaine façon, je ne m’y reconnais pas. Elle a un style, mais composite. Un peu de moi, un peu d’ailleurs… Pourtant, je ne sais pourquoi, je l’aime bien tout en la détestant. D’où cette publication comme qui dirait à tout hasard, qui rencontre un inexplicable succès alors que le recueil Presque Rien qui est d’une toute autre tenue (et d’un tout autre style) mériterait selon moi plus d’égards que cette espèce de truc-machin.
[1] « Article » ! Et pourquoi pas « Essai », tant que t’y es ?
[2] Je dois m’excuser auprès des fervents de Parisianboys. J’avais alors été légèrement perfide à l’égard de ce blog. Quoique, en fait, je ne renie rien : il y a chez Parisianboys plus de contenant que de contenu, et en outre j’ai besoin d’un peu plus de finesse que ça pour me réjouir.
[3] On le fera toujours, c’est un passage un peu obligé que de céder aux influences. Mais il ne faut pas leur donner plus d’importance qu’elles doivent en avoir. Les modèles sont faits pour s’en détacher, faute de quoi on risque de devenir impersonnel.
[4] Le grand mérite des critiques est de reconnaître avant tout les défauts, et d’insister sur le fait que Machin, au moins, sait écrire.
[5] Le cut-up s’apparente au collage en peinture. On découpe un texte, écrit par soi ou par un autre, pour le recombiner en un nouvel écrit (pour résumer la chose plus que sommairement).




Ouf. Il y a toujours de l’espoir… une chance!
P.S.: Écriveron est un mot bel et bien réel.
Par Z. le Jeudi 10 avril 2008
à 0:27
Ah! Oui, c’est Queneau qui…
Par Jean-Christophe Heckers le Jeudi 10 avril 2008
à 17:45
aider moi a trouvé une poésir avec de la ponctuation
Par leclerc le Dimanche 5 octobre 2008
à 13:33