Comme il m’arrive de vouloir passer pour intelligent, j’en viens à pondre des pages théoriques autour de / sur / sous / la pratique littéraire active (sic) et ses effets secondaires. Celle-ci est la première que je propose sur ce blog-ci (sur l’autre, elle y est depuis belle lurette).
En matière d’écriture, j’ai une certaine méthodologie, pardon, une façon de procéder où se mêlent rigueur et fantaisie. Ça semble devoir ressembler à quelque chose comme :
- Une amorce (un début de texte, un fragment de brouillon, pas trop court, une taille de deux pages semble me convenir), dont
- je commence par isoler les composantes premières – personnages, lieux clés, situations préalables –,
- puis les implications de tout ça (par quoi le récit va devoir nécessairement passer, les potentialités de développement, comment untel ne peut pas se comporter, quelles sont les relations existantes ou à envisager entre les personnages, etc.),
- ceci aboutissant à une pré-structure en forme d’arbre dont les ramifications possibles sont sujettes à un questionnement de pertinence, à base de « si, alors, mais pourquoi » et autres interrogations douteuses,
- et menant après élagage des branches pourries à l’élaboration d’une trame raisonnablement (sic) solide,
- après quoi, il n’y a plus qu’à se lancer dans la rédaction.
Clarifions le propos en concrétisant.
Prenons l’exemple d’un roman fictif dont le nom de code sera Zébulon. Ce sera plus pratique pour comprendre le mode de fonctionnement de la chose, et ce qu’on peut attendre comme résultat.
Au départ, le professeur A, marié, deux enfants, compte en banque respectable, épouse dévouée, calvitie en progression, tombe amoureux de la nouvelle laborantine, Priscilla*, vingt ans affichés au compteur (trafiqué, puisqu’elle en a vingt-sept), libertine et mutine, qui est en concubinage avec un éboueur agrégé de lettres classiques. La première scène narre les émois du chercheur qui couve des yeux sa Priscilla pendant un pot de fin d’année, en plein cœur du labo, au milieu d’une impressionnante collection de virulentes et suspectes souches virales diverses enfermées dans des flacons bien fragiles ma foi.**
Nous pouvons d’ores et déjà estimer raisonnable que la situation sera source de tensions entre le professeur A et son épouse, que je prénommerai Hildegarde, et éventuellement entre Priscilla et Jean-Pierre de Taye, l’éboueur diplômé qui se trouve également être le digne descendant d’une noble lignée remontant à Louis le Pieux.
Il faut prendre en compte les différents caractères en présence :
- le professeur A, soudain pris par la crise de la quarantaine alors qu’il va sur ses 57 ans ;
- Hildegarde son épouse, délaissée (que voulez-vous, il court après le Nobel et n’a pas de temps pour des étreintes fiévreuses), mélancolique, qui rêve régulièrement du facteur, des pompiers de la caserne la plus proche, d’un légionnaire, et de son jardinier – un grand classique inépuisable – ;
- Priscilla, qui trouve que son Jean-Pierre de Taye ne sent pas la rose en rentrant du travail, préfère de toute façon les hommes un peu mûrs capables de l’inviter au restaurant en moyenne cent-quatre fois par an, et a bien des difficultés à intégrer le concept de « fidélité » ;
- Jean-Pierre, pour finir, ne rêve que d’une chose, faire du monticule de caillasses constituant les vestiges du château familial (situé peu importe où, mais loin) la demeure de rêve pour lui, sa future épouse, et leur nombreuse progéniture à venir.
Il devient dès lors des plus probable que le professeur A finira par culbuter Priscilla sur la paillasse.
Que va-t-il alors se passer ?
Deux hypothèses alcalines, pardon, basiques, non, zut, simples :
- c’est sans lendemain,
- une liaison s’installe.
Dans les deux cas, Hildegarde et/ou Jean-Pierre peuvent avoir vent de l’affaire (par exemple via Gudrun, doctorante islandaise qui en pince pour son directeur de thèse, [le professeur A, qui voudriez-vous que ce soit ?] et les a aperçus alors qu’ils faisaient une expérience un peu bizarre dans la pénombre d’un début de soirée, au moment où elle se résignait à quitter sa blouse avant d’aller au cinéma regarder pour la centième fois son Godard préféré, Le Mépris, en compagnie d’elle-même).
L’option sans lendemain, quoique séduisante, me semblant moins riche en développements potentiels (sauf si Priscilla, par un funeste hasard, tombait enceinte), je décide qu’une liaison s’installe. Et que H et JP ne seront pas au courant tout de suite, car nos tourtereaux vont savoir rester discrets (aidés en cela par divers séminaires aux Antilles, conférences en Polynésie, et une table-ronde sur les rétro-virus phosphorescents à Venise). Ceci étant en parfaite cohérence avec le caractère de nos personnages, je peux me permettre de considérer que mon choix est judicieux.
Mais un beau jour, Gudrun (personnage marginal, mais décisif pourtant) décide à la fois de rentrer chez elle, à Stykkishólmur, et de faire payer au professeur A son mépris. Elle disparaît donc subitement, mais non sans avertir épouse et concubin. On appelle ça un coup de théâtre ou un rebondissement (mais vous pouvez appeler ça une biquette si ça vous chante). Lequel était pourtant inévitable (sinon comment justifier la présence de Gudrun ?).
La situation devient intéressante. Que va-t-il diable donc bien maintenant se passer juste après la page de pub ?
Hildegarde et Jean-Pierre vont-ils se rencontrer ?
Hidegarde, elle-même d’extraction à particule (on le découvre à l’occasion), succombera-t-elle alors au charme discret de Jean-Pierre ?
Divorcera-t-elle ? A combien se montera la pension alimentaire ?
S’arrangeront-ils pour que Priscilla la séductrice périsse dans d’atroces souffrances, après ingestion d’un plat de nouilles, nappé d’une délicieuse sauce au roquefort délicatement relevée d’arsenic et assaisonné avec une souche fabuleusement résistante de la peste noire ?
Que vont devenir Bobby et Pamela ?
Qui espionne JR ?
Priscilla éliminée, sauront-ils garder assez longtemps leur terrible secret, ce qui leur permettrait de fuir en Patagonie ?
Ou bien, symétriquement, le professeur et sa bimbo lubrique se débarrasseront-ils de leur entourage (ils ont des lots d’un vaccin mortel de chez mortel, fruit d’une erreur funeste alors qu’il était censé protéger de la grippe aviaire, gardés dans un coffre-fort ouvert au sous-sol juste à côté de la machine à café) ?
Fuiront-ils eux aussi en Patagonie (le pays des kangourous, selon Priscilla) ?
Durant combien de temps ladite Priscilla saura-t-elle cacher sa double vie (strip-teaseuse hard dans un casino clandestin auquel on accède par une porte dérobée dans la station de métro X) ?
Voilà beaucoup de questions ouvertes. Face à ce flot, toute réponse (justifiée) entraîne l’élimination des questions devenues superflues, etc. Naturellement, on peut encore chipoter et poser de nouvelles questions, mais si on continue comme ça, comme le bouquin ne s’écrira pas tout seul, il est préférable de réfréner les points d’interrogation.
D’humeur peu morale, je décide que le professeur A et sa Priscilla d’amour vont, aveuglés par une passion meurtrière, éliminer consciencieusement leurs familles, voisins, amis, fuir à temps vers le pays des kangourous (entretemps devenu le Libéria), y fonder sous de fausses identités un hospice pour orphelins lépreux, y avoir un fils (qui sera lépreux aussi, mais pas tout de suite orphelin), lequel au soir de sa vie trouvera au fond d’une malle en carton les confessions de sa mère, écrites peu avant qu’elle succombe à une attaque foudroyante de fièvre ebola, et se suicidera de désespoir en apprenant du même coup que son père était en fait le professeur B (dont on n’aura pas entendu parler jusque là, mais qu’importe, n’avais-je pas dit que Priscilla était libertine et peu fidèle ?).
Voilà notre roman bouclé. S’il s’était agi d’une nouvelle, le déroulement se serait interrompu bien plus tôt, ou aurait été perturbé de sorte qu’une chute inattendue survienne avec la soudaineté de l’éclair dans un bas ciel d’orage au soir d’un été assommant de chaleur.
Il se serait interrompu plus tôt : laissant le lecteur en pleine perplexité au moment où, par exemple, Gudrun ayant tout dévoilà, dévoilé (zut !) pardon, Hildegarde s’apprête à dézinguer mari et maîtresse, mais on s’arrêtera juste avant le moment fatidique, ce qui paraît-il se fait quelquefois.
Il y aurait eu une chute : Ingrid dévoile, Hildegarde et Jean-Pierre se fâchent, mais le professeur A se rend compte que c’est Ingrid qu’il désirait de tout son être jusqu’au bout de l’ongle sale du petit orteil droit, et ils filent à l’aéroport, s’étant enfin trouvés, direction le pays des kangourous qui se trouve, ça tombe bien, être l’Islande. (Les autres personnages et le lecteur en sont comme deux ronds de flanc, quand même, ils sont gonflés ces deux-là !)
Maintenant, il va falloir trouver un titre à notre roman/nouvelle.
C’est le plus difficile. J’ai beau me creuser la tête, je ne vois pas. C’est dire si c’est difficile. J’en aurais bien un, mais il ne me plaît pas, finalement.
Ce serait Le pays des kangourous.***
Ici s’achève mon exposé. Je ne l’accompagne pas de schémas biscornus, ça ferait trop, et puis j’ai une vraie histoire à écrire. C’est l’histoire d’un professeur qui tombe amoureux de la toute jeune fille de sa logeuse, et qui…
PS : il faut noter que je ne suis même pas mes propres préceptes… et que je saute le plus souvent dans la rédaction sans avoir mis au propre la trame. Je me fais confiance : ayant longuement réfléchi, j’estime pouvoir me dispenser de noter mes réflexions. D’autre part, les repentirs sont ainsi moins douloureux, et je n’ai pas à me justifier de changements de cap qui pourraient paraître saugrenus.
* Hommage à Pierre Desproges.
** On ne voit ça que dans les films.
*** Tout le monde sait que c’est le Mexique, cette île grande comme un continent, située au milieu de la Méditerranée – j’espère ne rien vous apprendre , sinon ce serait très grave.




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