Poursuivant mes considérations théoriques, je m’en vais aborder un sujet d’importance pour tout écrivain en herbe :
Que faire quand ça ne vient pas en plein milieu d’un premier jet ?
Je ne veux pas, naturellement, doctement professer une méthode infaillible. En écriture, chacun ses manies, ses méthodes qui, même si elles se recoupent forcément, ne dispensent pas au droit à l’originalité. Il y en a qui ne pourront pas écrire une seule ligne sans avoir au préalable fait une petite sieste (ce qui vaut mieux que se jeter un godet d’alcool pour se mettre en train). Il y en a qui, privés de leur instrument, sont soudain bien moins virtuoses. Ces charmants mais névrotiques à-côtés ne sauraient cacher que les auteurs manient tous, même s’ils s’en défendent, des règles communes. Que bien sûr je me garderai d’aborder. D’autres ont excellemment abordé les détails techniques de l’écriture, pas besoin de me mettre à faire un récital dans ce répertoire (d’abord je chante faux).
Tout de même, j’aimerais aborder ce délicat problème, celui de la panne sèche en rase campagne, alors qu’on allait changer de paragraphe (1).
Là.
D’un seul coup. Parce que ça ne prévient pas.
Vous venez de traverser plusieurs pages sans éprouver le besoin de respirer.
Et d’un coup la machine se grippe.
Pourquoi ?
Peut-être, sans le reconnaître encore, pressentez-vous que vous faites fausse route, qu’une bonne idée ne l’était pas, que le scénario est tout bonnement inintéressant. Dans ce cas, une pause sera nécessaire le texte en cours ne mérite peut-être pas d’être mené à terme. Il faut y réfléchir. D’accord, c’est dur, surtout de se dire qu’on vient de passer une semaine dessus à se creuser le dictionnaire de synonymes pour éviter les répétitions, tout ça pour laisser tomber. Mais parfois ça vaut mieux.
Ou alors, c’est la panne inexplicablement inexplicable. Les idées tiennent la route, le plan est parfait, on sait où on va, mais d’un seul coup clac : on se met à écrire un paragraphe sans arriver à le terminer. Puis on le réécrit. Une fois, ça irait. Mais là, coincé pour coincé, on est tenté de le reformuler une dizaine de fois, et tout autant de fois de le biffer. Rien à faire, ça échappe. On sait ce qu’on veut dire, mais on n’arrive pas à trouver la bonne façon. Même si la scène narre le paiement des provisions à la caisse du supermarché, ce qui n’est quand même pas si difficile, on ne peut tout simplement pas arriver à l’écrire. Je ne vous dis pas la honte. Heureusement que l’aspirant écrivain ne rédige pas en déclamant phrase après phrase à un public choisi. On n’entendrait soudain plus que des ” Heu… “, et le visage empourpré du prosateur ne laisserait planer aucun doute sur son incapacité à aller plus loin.
Donc… Avant d’appeler au secours, que faire ?
1- Prendre la fuite.
Possible, mais c’est reconnaître l’échec. Comme on a sa fierté d’un côté et le stylo encore dans la main (2) on préférera rester rivé à sa chaise, l’œil fixe sur le dernier bout de phrase qu’on vient d’inscrire. Avec, insistante mais désespérée, cette volonté d’avancer. D’où la réécriture multiple, répétitive à deux mots près, d’un paragraphe dont on n’arrivera pas à se sortir.
2- Prendre l’air.
Solution dérivant de la première, mais permettant de garder sa fierté. On se dira qu’on a bien travaillé, et qu’un peu d’oxygène ne ferait pas de mal. Le gros mensonge que voilà…
3- Puiser l’inspiration dans un liquide quelconque à 40° d’alcool, en fumant comme un pompier.
Que diable, ce n’est pas nécessaire de vouloir risquer le cumul d’une cirrhose et d’un cancer. Et puis ça fait tellement cliché. Enfin, ce sera sans doute inefficace, car l’ébriété n’est pas mère du chef d’œuvre. Sinon, le nombre de comas éthyliques serait bien plus élevé.
4- Faire un détour.
Autrement dit, se mettre à écrire n’importe quoi. Ou presque. C’est une méthode que je me suis mis à pratiquer, parfois avec une telle véhémence que le roman L’Étoile des Chiens pourrait être considéré comme une vaste mise en application. Même si je veux me convaincre que je savais ce que je faisais.
Bien, mise en situation.
Vous étiez en pleine rupture entre Priscilla et Jean-Paul, mais votre plume s’arrête au moment fatidique où ils vont se balancer des gnons au milieu de la place du marché. Plutôt qu’attendre d’être capable de les pousser à se mettre des pains en public (le motif, on s’en moque, puisque c’est juste pour l’exemple), on pourra introduire un élément annexe. Se mettre à parler, je ne sais pas moi, d’une discussion animée toute proche entre deux marchands de poisson pas frais. Bref, on pourra tenter une diversion. La situation étant bloquée, faire comme si l’on se trouvait sur un chemin de montagne obstrué par un éboulement : on passera à côté. Le mieux qu’on puisse espérer, c’est que le détour ne soit pas trop long, et que promptement on reprenne le pugilat entre Priscilla et son Jean-Pierre. Mais, en décrivant une situation sans rapport quoique concomitante, on pourra aussi attraper une meilleure idée pour la suite et, rebondissant dessus, poursuivre sans défaillir jusqu’au majestueux point final.
De toute façon, l’objectif de la diversion n’est pas tant de faire avancer le texte que d’éviter à son auteur de reculer ou pire, de renoncer.
J’aimerais ajouter que la diversion peut être très utile, non seulement quand ça fait plus de trois jours qu’on mordille le crayon sans tracer le moindre mot, mais quand subitement on ne sait plus ce qu’on va écrire ensuite – ce qui est le cas des individus qui, comme moi, se lancent trop souvent sans savoir vraiment où ils vont (3). C’est Chandler qui conseillait, je crois, de faire surgir un type avec un flingue quand on n’arrivait pas à s’en sortir. Le temps qu’on sache pourquoi il braque son 38 tour à tour sur Priscilla et les deux poissonniers, on aura bien trouvé moyen de débloquer le cours de la situation initiale. Il sera difficile de faire comprendre pourquoi, alors qu’une arme à feu menace de la mener tout droit dans une boîte oblongue, elle beugle à Jean-Pierre qu’elle le plaque avant de tourner les talons. Mais qu’importe ! Puisque, sans s’en rendre compte, on l’aura bouclée, la scène de rupture. Evidemment, il faudra ensuite tenir compte de la présence du patibulaire tueur à gages, mais, en ce qui le concerne, il y a des solutions. On coupera au montage (en n’oubliant pas un raccord subtil pour que ça ne se remarque pas). Ou, trouvant ce tout nouveau personnage intéressant, on lui attribuera une fonction (il aura été payé par un ex de Priscilla, trafiquant notoire de ravioli fourrés à la coke), nécessitant de l’intégrer dans le cours de l’histoire, la rendant peut-être même un tout petit peu plus intéressante.
Pour conclure…
Le bien fondé de cette page peut ne pas être évident, sa pertinence nulle, mais j’avouerai avoir connu cette triste situation : dans une nouvelle, A allait rencontrer B. Et là, je calais. Je m’enlisais. Je tournais en rond. Je n’avançais pas. Pourtant je savais ce qui devait se passer ensuite. Mais je ne savais plus comment m’y prendre. J’ai alors tripoté plus de dix fois le même paragraphe sans rien en tirer. De telle sorte que j’ai senti que j’allais avoir besoin d’une dérobade. A moins que, ce que j’évitais de penser, je me fusse soudain retrouvé empêtré, englué, simplement parce que l’histoire était mauvaise.
Et pour tout dire, franchement, je me posais la question.
Et franchement, pour tout dire, je crois bien que la réponse était oui.
C’est quand même plus pittoresque que dix doigts sur un clavier, et je suis dans mon grand retour aux méthodes antiques anciennes.
(1) L’autre délicat problème, c’est la panne devant une page blanche. Mais il faut être vicieux pour se mettre devant une page blanche sans avoir déjà la moindre idée de ce qu’on va y écrire.
(2) C’est quand même plus pittoresque que dix doigts sur un clavier, et je suis dans mon grand retour aux méthodes antiques anciennes.
(3) On pourra les traiter de crétins ne sachant pas rédiger un plan. D’accord. Je suis un crétin. Mais moi, les plans, ça me coupe les pattes. Une fois que j’aurais le plan, le schéma, le synopsis, je ne trouverais même plus intéressant de rédiger tout ce qui devrait prendre place autour du squelette.


